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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

L'impasse du populisme décent

David Goodhart, à la manière d’un Christophe Guilluy en France, ont bien pointé les mutations politiques, notamment quand ils ont vu que la gauche est désormais composée majoritairement de militants issus des classes intellectuelles supérieures (enseignants, artistes, journalistes…). Cependant, cette analyse reste limitée dès lors qu’elle oppose simplement les anywhere et les somewhere chez Goodhart[1], ou les métropoles et la périphérie chez Guilluy[2], car elle mobilise en réalité bien d’autres facteurs. Elle sous-estime, par exemple, le poids des rapports de classe au sens traditionnel — salariés précaires, travailleurs indépendants ubérisés, petits patrons, fonctionnaires ou ouvriers syndiqués ne se reconnaissent pas tous dans un simple clivage géographique ou culturel. Elle oublie aussi les changements économiques à l'œuvre : financiarisation de l’économie, inégalités de patrimoine, poids croissant des grandes entreprises transnationales, l’aménagement du territoire et les conditions de vie bien au-delà du simple ancrage local.

De plus, cette opposition tend à figer des catégories supposées homogènes : les anywhere ne forment pas un bloc monolithique, pas plus que les somewhere. Parmi les habitants des métropoles, beaucoup subissent eux-mêmes la gentrification et la précarité : étudiants, SDF, habitants des quartiers... À l’inverse, la « périphérie » recouvre des réalités très diverses : zones industrielles en déclin mais également des villages triple A.

Enfin, cette grille de lecture évacue souvent la question des rapports Nord/Sud, des migrations internationales dans leur dimension économique et géopolitique, ou encore la transformation du salariat par la numérisation, l’automatisation et la sous-traitance mondialisée. Bref, derrière cette cartographie binaire, on retrouve en fait une réalité bien plus complexe de classes, de modes de vie et de conflits d’intérêts multiples, que ni Goodhart ni Guilluy ne creusent vraiment jusqu’au bout.

Là où c’est « fort », c’est quand Goodhart prône carrément un thatchérisme de gauche[3] — rappelons tout de même ce qu’a produit Thatcher au Royaume-Uni, notamment en termes de combat acharné contre les syndicats — avec une économie de marché (!!!) et un esprit d’entreprise fort (celui de Total ou celui des Scop ?), censé lutter contre les « excès » des réglementations (lesquelles exactement ? Le Code du travail ou les normes créées par le marché lui-même ?). Mais on aurait quand même droit à un système social pour défendre les plus vulnérables (ouf !). On ne supprime pas les aides sociales, quand même !

Photo : © European Union, 2022 — utilisation avec attribution

En fait, Goodhart et Guilluy incarnent tout le problème de cette gauche conservatrice née en réaction à la gauche sociale-libérale : une troisième gauche qui n’est au fond qu’une deuxième gauche tendue du slip. Au Danemark, on voit déjà que Frederiksen ne s’attaque pas à « l’immigration de masse » comme le prétend Goodhart, mais bel et bien aux migrants eux-mêmes. Concrètement, cela veut dire quoi ? Des camps pour demander l’asile dans des pays tiers, des déchéances de résidence, des expulsions facilitées, un durcissement des droits sociaux pour décourager les migrants de rester. Bref, ce n’est pas une régulation raisonnée des flux migratoires — c’est une politique de dissuasion pure et simple qui cible les personnes plutôt que les causes structurelles.

Et quand il n’y a plus d’argent dans les caisses, il faut quand même bosser jusqu’à 70 ans[4] ! Voilà la réalité derrière le vernis « social » de ce thatchérisme de gauche. Le « populisme décent » de Goodhart risque fort bien de servir de marchepied au libertarianisme autoritaire de l’extrême droite. En somme, cette gauche conservatrice joue les idiots utiles d’une extrême droite qui rêve d’alléger encore plus les protections sociales tout en désignant de nouveaux boucs émissaires pour détourner la colère populaire.

 

Nicolas Maxime


[1] David Goodhart, Les Deux Clans : la nouvelle fracture mondiale, Paris, Les Arènes, 2019.

[2] Christophe Guilluy, La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014.

[3] Article du Le Figaro, David Goodhart : “Face à l’insécurité économique et culturelle, il faut inventer un thatchérisme de gauche”, 6 juillet 2025 — Goodhart propose un repositionnement de la gauche sur des valeurs conservatrices mâtinées d’économie de marché.

[4] Le Parlement danois a adopté en mai 2025 une loi portant progressivement l’âge légal de départ à la retraite à 70 ans d’ici 2040, pour les personnes nées après 1970. L’âge passera à 68 ans en 2030, puis à 69 en 2035 avant d’atteindre 70 ans. BBC News, « Denmark raises retirement age to 70 by 2040 », 22 mai 2025.

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