Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Un gamin de 14 ans prénommé Hamza et surnommé « la Douane », parce qu'il s'amuse à arroser les passants aux abords du Canal Saint-Martin en leur réclamant deux euros, est devenu l'attraction médiatique de la France. Comment un adolescent avec un pistolet à eau est-il devenu le sujet numéro un dans un pays où l’on dénombre plus de 350 000 SDF[1] et de nombreux travailleurs à la recherche d'un logement, où le système de santé menace de s'effondrer avec des déserts médicaux, des pénuries de soignants et un hôpital public à bout de souffle ?
René Girard explique qu’une société en crise, menacée par ses propres tensions internes et son incapacité à s'autoréguler, a besoin d'une victime sacrificielle pour restaurer l'unité du groupe[2]. Le bouc émissaire doit cocher deux cases : être immédiatement reconnaissable par sa singularité ou sa marginalité, et être assez faible pour ne pas pouvoir se venger. Hamza remplit ce rôle à la perfection.
D'un côté, une partie de l'opinion charge ce mineur de tous les péchés de l'époque : l'insécurité, l'immigration, la perte de l'autorité. En réclamant le sacrifice symbolique (ou judiciaire) d'un enfant armé d'un jouet en plastique, elle s'offre l'illusion d'avoir désigné la racine du mal. De l'autre, le catéchisme moralisateur d'un camp rejoue les vieilles recettes antiracistes des années 1980 en faisant de l'adolescent le martyr absolu d'un système qui serait intrinsèquement hostile aux racisés. Les deux blocs ne parlent jamais de Hamza, de son histoire ni de ses motivations. Le gamin est entièrement déshumanisé : il n'est plus un enfant à éduquer ou à protéger, mais l'objet de la rivalité mimétique entre la gauche et la droite.
À force de judiciariser la moindre interaction entre individus et de priver les adultes de toute autorité éducative, notre société post-moderne a laissé s'installer un climat où certains jeunes se sentent tout permis. Faute de repères, de limites et de figures d'autorité, une partie d'entre eux s'enferme dans la provocation permanente, persuadée que la sanction est illégitime et que la frustration constitue une injustice. Le fait d’avoir mis en avant les agissements de ce jeune montre que nous avons perdu toute forme de bon sens collectif.
C'est le reflet d'un Occident en phase terminale, incapable de faire face à sa propre décomposition interne et à son nihilisme, qui fait d'un adolescent de quatorze ans, muni d'un pistolet à eau son sujet politique central pendant que le réel s'effondre dans une violence sociale autrement plus grave. À travers l'hystérie collective qu'il suscite, cet adolescent, à la fois bouc émissaire pour les uns et victime pour les autres, est devenu, presque malgré lui, la figure girardienne par excellence.
Nicolas Maxime