Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Avec son cynisme légendaire et sa verve digne d'un publicitaire, Donald Trump a fait voter sa nouvelle grande loi budgétaire le « One Big Beautiful Bill Act » pour ce qui s’annonce comme le plus grand transfert de richesse des pauvres vers les riches de l’histoire américaine. On estime que d'ici 2034 12 millions de travailleurs aux faibles revenus ou de personnes en situation de handicap perdront le bénéfice de leur assurance santé, 3 millions n'auront plus accès à l'aide alimentaire[1].
Sous couvert de simplification fiscale et de « liberté économique », Trump orchestre une redistribution à rebours : des coupes massives dans l’aide sociale, les bons alimentaires (Food Stamps) et l’assurance santé (Medicaid), pendant que les grandes fortunes et les multinationales se verront offrir des baisses d’impôts historiques. Une partie de ce cadeau fiscal sera bien sûr financée par la dette publique, creusant un trou qui justifiera demain de nouveaux sacrifices pour les plus fragiles. Le « One Big Beautiful Bill » de Trump est le plus grand hold up fiscal de l'histoire.
Cependant, Trump sous-estime sans doute une réalité : la colère de son propre électorat. Beaucoup de ses soutiens viennent des zones rurales ou des villes moyennes dévastées par la désindustrialisation, ce qu'on appelle l'Amérique profonde — des Américains qui sont hostiles aux assurances privées, et qui dépendent souvent de Medicaid ou des Food Stamp pour survivre. Ce virage idéologique pourrait bien se retourner contre lui car on ne mobilise pas indéfiniment la rancœur populaire contre « l’État » sans voir un jour cette rancœur se retourner contre soi.
Derrière cette offensive antisociale, se dessine un virage assumé de Donald Trump vers le libertarianisme autoritaire. Quelques mois plus tôt, le DOGE, en compagnie d'Elon Musk, avait déjà annoncé la couleur en virant ou en poussant à la démission des centaines de milliers de fonctionnaires. Ce libertarianisme autoritaire cherche à la fois liquider l’État social, supprimer la majeure partie des impôts, déréglementer les marchés, détruire toute forme de solidarité collective en consolidant un État fort pour discipliner, punir et surveiller les indésirables : chômeurs, étrangers, contestataires, syndicats…
On peut voir également dans la montée en puissance de ce libertarianisme autoritaire une forme de néo fascisme, comme le formule Slobodan Quinn, il s'agit d'un capitalisme sans démocratie où l’État social est méthodiquement démantelé au nom de la liberté de marché, pendant que l’État policier se durcit pour étouffer toute contestation. Cette idée d’un capitalisme non démocratique n’est pas nouvelle. Friedrich Hayek lui-même, un des penseurs du néolibéralisme, justifiait la dictature de Pinochet au Chili au nom de la « liberté économique »[2]. À chaque fois que la liberté des marchés se heurte à la démocratie, les élites préfèrent sacrifier la dernière.
À bien des égards, ce qui se joue aujourd’hui aux États-Unis nous offre un aperçu de ce qui nous guette en France si nos propres apprentis identitaires prenaient le pouvoir. Leurs alliés européens, l’Italie de Meloni et la Hongrie d’Orban, suivent la même trajectoire : mesures antisociales, régression des droits, clientélisme autoritaire. Meloni a, par exemple, supprimé le revenu de citoyenneté en privant ainsi des millions d'italiens pauvres de leurs ressources.
Derrière la vitrine sociale du Rassemblement National, que reste-t-il ? Pas de véritable programme, des propositions floues, un vernis « patriote » pour masquer une complaisance envers l’ultralibéralisme : baisse des impôts pour certains, coupes dans les dépenses publiques, austérité pour les services essentiels. La préférence nationale se transforme vite en préférence pour le Capital, au détriment de ceux qui n’ont rien. Les classes populaires, qu’on prétend défendre à grands renforts de slogans patriotiques, sont les premières à payer la facture quand l’État se désengage.
Cela démontre que les populistes identitaires sont toujours du côté du Capital. Ceux qui croient, en France, qu’un Rassemblement National au pouvoir serait un rempart contre l’ultralibéralisme risquent de découvrir trop tard qu’il n’en sera que le cheval de Troie.
Nicolas Maxime
[1] Impôts, immigration, Medicaid… Ce que contient la loi budgétaire XXL de Donald Trump, L'Express, 4 juillet 2025.
[2] « Personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique dépourvu de libéralisme. Mon impression personnelle — et cela vaut pour l'Amérique du Sud — est qu'au Chili, par exemple, nous assisterons à une transition d'un gouvernement dictatorial à un gouvernement libéral. Et pendant cette transition, il peut être nécessaire de maintenir certains pouvoirs dictatoriaux, non pas comme quelque chose de permanent, mais comme une disposition temporaire. » Friedrich Hayek, interviewé par El Mercurio (Chili), 12 avril 1981.