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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Métiers de l’humain : une crise de vocation au cœur du démantèlement des services publics et sociaux

Cette année, le nombre de candidats au CAPES a été particulièrement faible, et ce dans presque toutes les disciplines[1]. Mais le métier d’enseignant n’est pas le seul à ne plus attirer : le manque d’attractivité concerne également les professions d’infirmier, d’aide-soignant, d’aide à la personne, d’assistante maternelle, d’éducateur spécialisé et d’assistant social. En résumé, l’ensemble des métiers du soin, de l’éducation, de l’instruction, de la dépendance et de la petite enfance, autrement dit les métiers de l’humain.

Lorsqu’on analyse de plus près, Il n’y a rien d’étonnant. La situation des services publics et sociaux s’est fortement dégradée depuis quasiment vingt ans. En effet, les politiques managériales et gestionnaires issues du secteur privé où l’on demande toujours de faire plus avec moins de moyens a complètement vidé la substance même de ces métiers où l’humain est au cœur de l’éthique professionnelle.

Au milieu des années 2000, les concours des métiers du travail social et de l’éducation spécialisée étaient très attractifs, avec des milliers de candidats par région. Aujourd’hui, les écoles de formation peinent à remplir leurs effectifs et de nombreux secteurs sont en pénurie de personnel. C’est notamment le cas de la protection de l’enfance — qui comprend l’Aide sociale à l’enfance et les maisons d’enfants à caractère social — ou encore du champ de l’urgence et de la précarité, incluant le 115 et les centres d’hébergement et de réinsertion sociale accueillant des personnes sans domicile, des femmes victimes de violences conjugales ou des familles en grande difficulté. Même le secteur du handicap, longtemps relativement épargné, commence à rencontrer d’importantes difficultés de recrutement.

Cette situation s’explique en grande partie par une dégradation continue des conditions de travail. À titre d’exemple, il n’est pas rare de voir des éducateurs spécialisés en maison d’enfants contraints de prendre seuls en charge des groupes d’une dizaine d’enfants présentant de lourdes difficultés éducatives, âgés parfois de trois à dix ans. Les conséquences sont bien connues : tensions permanentes, conflits, stress intense et sentiment d’abandon institutionnel. À cela s’ajoute un manque chronique de moyens matériels, obligeant à justifier la moindre dépense, y compris lorsqu’il s’agit d’organiser des activités éducatives ou des sorties pourtant essentielles à l’accompagnement des usagers.

La question de la reconnaissance est également centrale. Ces professions restent largement invisibles dans l’espace médiatique et politique. Les difficultés rencontrées par les enfants en danger, les personnes en situation de handicap, les personnes sans domicile, les détenus ou les demandeurs d’asile sont peu abordées, et celles et ceux qui les accompagnent au quotidien encore moins. Cette invisibilité se double d’une faiblesse des rémunérations : avec un diplôme de niveau bac +3, les salaires s’échelonnent généralement entre 1 500 euros nets en début de carrière et environ 2 200 euros nets en fin de carrière, malgré la pénibilité, la responsabilité et les risques physiques et psychologiques associés à ces fonctions.

Ces constats s’appliquent à l’ensemble des métiers de l’humain : enseignants, soignants, aides à domicile, assistants maternels. Une part importante des professionnels formés quitte ces secteurs après quelques années d’exercice, parfois en raison d’un épuisement professionnel profond. D’autres se reconvertissent vers des domaines perçus comme plus valorisés ou mieux rémunérés, tels que la communication, le commerce, ou encore des activités indépendantes dans le champ du bien-être.

La question qui se pose désormais est celle de l’avenir. Faut-il s’attendre à un recours accru à une main-d’œuvre étrangère pour combler les pénuries ? Va-t-on assister à la généralisation d’un système à deux vitesses, avec d’un côté des services privés coûteux et attractifs pour les classes favorisées, et de l’autre un service public dégradé, sous-doté et incapable de répondre aux besoins essentiels de la population ? Les conséquences d’un tel scénario seraient majeures : augmentation des tensions sociales et familiales, difficultés accrues d’accès aux soins, isolement des personnes âgées, dégradation continue du niveau scolaire et multiplication des situations de violence.

La dégradation actuelle des services publics et sociaux s’inscrit dans une trajectoire politique de long terme, marquée par des choix budgétaires et institutionnels successifs, tant au niveau national qu’européen. Sans inflexion profonde de ces orientations, la pénurie de professionnels de l’humain risque de s’aggraver, avec à la clé une véritable déflagration sociale. Faute de travailleurs sociaux, d’enseignants et de soignants en nombre suffisant, il faudra bien trouver d’autres moyens d’accompagner les enfants placés, les personnes vulnérables et les populations les plus précaires, au risque d’en payer collectivement le prix.​​​​​​​

 

Nicolas Maxime


[1] AFP / Le Point, Concours d’enseignants : le nombre de candidats admissibles en forte baisse, 12 mai 2022. Seuls 816 candidats admissibles au Capes externe de mathématiques pour 1 035 postes ouverts, et des niveaux d’inscription jugés insuffisants dans plusieurs disciplines.

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