Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Il n’y a pas d’exemple plus concret des effets de la propagande néolibérale sur le grand public que le discours sur la dette publique. Son absurdité est facile à démontrer à l’aide de deux exemples.
Un jeune couple de salariés n’a pas encore d’enfants. Son revenu annuel, c’est-à-dire son « PIB », est de 50 000 euros. Il dispose de 20 000 euros d’économies. Il achète un logement d’une valeur de 200 000 euros grâce à un prêt hypothécaire sur vingt ans de 180 000 euros. Sa dette représente désormais 3,6 fois son revenu annuel. Est-il ruiné ? Au contraire, il commence à s’enrichir.
Cet exemple ne serait pas applicable à un pays, dira-t-on souvent. C’est faux. En 1815, la Grande-Bretagne était lourdement endettée à la suite des guerres napoléoniennes : sa dette nationale atteignait environ 2,6 fois son PIB. Elle a restructuré sa dette et engagé la révolution industrielle, période marquée par une forte croissance démographique et économique. Elle est alors devenue la première puissance économique mondiale, avec un niveau de vie parmi les plus élevés jusqu’au début du XXᵉ siècle. Il s’agissait moins d’une croissance par la consommation — souvent critiquée à juste titre — que d’une croissance fondée sur l’investissement et l’innovation, c’est-à-dire sur des investissements de très long terme.
Un État n’est ni un ménage ni une entreprise. Il peut faire rouler sa dette, c’est-à-dire la renouveler indéfiniment. Pourquoi ? Parce qu’un État est, par définition, une entité à durée de vie illimitée.
De plus, il dispose d’outils spécifiques, notamment via l’intervention de sa banque centrale. Cela a été le cas entre 2008 et 2020 : la Banque de France détient aujourd’hui près de 18 % de la dette publique française[1]. Au Japon, cette proportion atteint environ 50 %[2]. Autrement dit, l’État se rembourse en partie une dette qu’il détient lui-même par l’intermédiaire de sa banque centrale.
Autre confusion fréquente : comparer la dette publique, qui est un stock, au PIB, qui est un flux. Si l’on compare la dette publique à l’ensemble du patrimoine économique national — c’est-à-dire celui des ménages, des entreprises et des administrations publiques — estimé à environ 17 682 milliards d’euros, la dette publique représente alors environ 18 % de ce patrimoine, contre environ 116 % du PIB[3].
Que se passera-t-il si les taux d’intérêt augmentent ? C’est la question qui revient sans cesse. Si les taux d’intérêt réels augmentaient fortement, la charge de la dette pourrait effectivement croître et poser un problème de soutenabilité. Toutefois, deux arguments s’y opposent. D’une part, il est peu probable que les taux réels augmentent durablement sans l’intervention de la Banque centrale européenne, seule institution capable d’influencer de manière décisive les marchés obligataires via ses taux directeurs. D’autre part, la France demeure la septième puissance économique mondiale : les investisseurs se disputent les obligations du Trésor français, même à des taux très faibles, car il s’agit d’un placement sûr à long terme, y compris dans l’hypothèse d’une augmentation significative de la dette publique[4].
La dette publique n’est donc pas dangereuse tant qu’elle reste soutenable et que l’État conserve sa capacité à lever l’impôt. Un État ne peut pas faire faillite comme une entreprise ; il peut seulement faire défaut souverain en cas d’impossibilité de remboursement, ce qui n’est pas arrivé en France depuis 1797, malgré deux guerres mondiales. Il est donc possible pour la France d’augmenter encore son endettement public afin de financer des nationalisations, la transition écologique ou la rénovation des infrastructures publiques. La BCE pourrait poursuivre sa politique de rachat d’obligations d’État, en veillant à contenir les pressions inflationnistes. Elle pourrait également monétiser une partie des dettes publiques européennes, voire annuler les dettes qu’elle détient, quitte à afficher des fonds propres négatifs. Plus encore, elle pourrait financer directement les budgets des États, comme cela a déjà existé dans l’histoire, notamment à travers le circuit du Trésor entre 1945 et 1966, et comme le défend la théorie monétaire moderne[5]. Mais l’Union européenne reste largement marquée par l’ordolibéralisme, rendant peu probable un changement de paradigme rapide au sein de ses institutions. Toutefois, l’endettement public demeure possible dans un cadre strictement national, que ce soit dans le respect ou non des traités budgétaires, au sein ou en dehors de l’Union européenne.
Il est temps de faire tomber les barrières idéologiques et les dogmes du néolibéralisme. La France est loin d’être ruinée ; elle dispose encore de marges de manœuvre importantes pour s’endetter, investir et préparer l’avenir.
Nicolas Maxime
[1] D’après les données de l’Agence France Trésor et de la Banque de France, la Banque de France détenait près de 18 % de la dette publique française en 2021, notamment via les achats de titres réalisés dans le cadre des programmes de politique monétaire de l’Eurosystème.
[2] D’après des données consolidées sur la structure de détention de la dette publique japonaise avant 2022, la Banque du Japon détenait environ 50 % de l’ensemble des obligations d’État japonaises (JGB) dans le cadre de ses opérations d’assouplissement quantitatif.
[3] Calcul : dette publique française ≈ 3 200 Md€ ÷ patrimoine économique national ≈ 17 682 Md€ → 3 200 ÷ 17 682 ≈ 0,18 → 18 % du patrimoine national ; 3 200 ÷ PIB ≈ 2 750 Md€ → 3 200 ÷ 2 750 ≈ 1,16 → 116 % du PIB.
[4] Selon les données du Fonds monétaire international (FMI) et de l’Agence France Trésor, les obligations du Trésor français sont considérées comme des placements sûrs à long terme. Même avec un endettement élevé, elles bénéficient d’une forte demande des investisseurs, ce qui explique des taux historiquement bas.
[5] Site MMT France, présentation de la Théorie Monétaire Moderne (MMT), https://mmt-france.org.