Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
En ce moment, on parle à nouveau du fameux couple franco-allemand depuis la réélection d’Emmanuel Macron et « la menace » souverainiste qui se profile aux élections législatives. Mais bien sûr, que ferait-on sans notre partenaire allemand ?
L’Allemagne serait le pays qui devrait, selon certains observateurs, servir de modèle aux autres pays européens, et notamment à la France. Ce pays aurait réussi à réduire ses déficits publics et son endettement, à faire baisser le chômage et, surtout, à dégager des excédents commerciaux gigantesques depuis des années.
L’Allemagne fut pourtant, en 1945, un pays complètement ruiné par la guerre. En 1953, la République fédérale d’Allemagne bénéficie, à partir du 27 février, d’une annulation de la plus grande partie de sa dette[1]. C’est toujours bon de le rappeler lorsqu’on se souvient de l’attitude intransigeante des dirigeants allemands concernant la dette grecque en 2015. Mais pourquoi les créanciers ont-ils accepté de perdre environ 30 milliards de marks — une fortune à l’époque ? Les grandes puissances créancières voulaient que l’économie ouest-allemande soit réellement relancée, qu’elle constitue un élément stable et central dans la confrontation entre le bloc atlantique et le bloc de l’Est, et surtout que la RFA ne bascule pas dans le giron soviétique.
L’Allemagne reprend des couleurs et devient, avec la France, l’un des moteurs de la construction européenne et de la croissance économique du continent durant les années 1950-1960, période qualifiée de « miracle allemand ». La machine se grippe à partir des années 1980. Le pays connaît des années difficiles dans les années 1990 et au début des années 2000, avec une croissance atone et un fort taux de chômage, dans une situation relativement comparable à celle de la France. En 2005, le chancelier Gerhard Schröder met en place une série de réformes du marché du travail d’inspiration néolibérale, les lois Hartz : réduction de la durée d’indemnisation du chômage, mini-jobs, assouplissement des licenciements, recul de l’âge légal de la retraite à 67 ans[2].
L’Allemagne serait alors redevenue le « cheval de course » de l’Europe : faible taux de chômage, croissance retrouvée, excédents commerciaux et budgétaires. Elle travaillerait pendant que la France se reposerait sur ses lauriers. L’Allemagne serait la fourmi, la France la cigale[3]. Il faudrait donc imiter ce modèle pour rester compétitif.
Rien n’est plus faux que cette légende largement relayée par les médias. Premièrement, les actifs allemands travaillent en moyenne 34,8 heures par semaine contre 36,3 heures pour les Français[4]. Une part importante des Allemands occupe des emplois à temps partiel, conséquence directe des lois Hartz, qui ont précarisé le salariat et flexibilisé le marché du travail. La création des mini-jobs, sous-emplois rémunérés environ 450 euros et quasiment dépourvus de protection sociale, illustre cette précarisation. Le faible taux de chômage allemand est donc en grande partie un trompe-l’œil : les gouvernements ont choisi le sous-emploi plutôt que le chômage. Cette politique de dévaluation interne a engendré une pression à la baisse sur les salaires et une pauvreté de masse. En 2019, près de 13 millions d’Allemands vivaient sous le seuil de pauvreté[5].
Deuxièmement, les excédents commerciaux allemands ne résultent pas uniquement d’une prétendue vertu budgétaire. L’Allemagne a été largement favorisée par la mise en place de l’euro, une monnaie structurellement plus faible que l’ancien deutschemark, ce qui a dopé ses exportations. Elle a également bénéficié du marché unique européen, qui aurait rapporté environ 132 milliards d’euros par an à son économie[6]. Son hinterland industriel a délocalisé une partie de la production vers les pays d’Europe de l’Est, permettant aux grandes entreprises allemandes de réduire leurs coûts et de proposer des prix très compétitifs.
Le « succès » allemand repose donc sur une dévaluation interne et sur des excédents budgétaires et commerciaux réalisés au détriment des autres pays de la zone euro. Un modèle fondé sur le « zéro déficit » et le « zéro dette » n’est viable qu’à condition que d’autres pays accumulent les déficits, les dépenses des uns constituant les revenus des autres.
Les événements récents — pandémie de Covid-19 et guerre en Ukraine — pourraient toutefois rebattre les cartes avec le retour de l’inflation. La politique d’austérité salariale menée depuis vingt ans ne pourra pas durer indéfiniment sans freiner la reprise économique. Par ailleurs, l’Allemagne souffre d’un excès d’épargne et d’un déficit chronique d’investissements publics, ce qui pourrait, à terme, fragiliser son modèle industriel.
L’histoire dominante raconte que l’Allemagne aurait été la fourmi et la France, avec les pays du Sud, la cigale. À la lumière de ces éléments, cette fable peut être relue autrement : celle du corbeau et du renard[7]. L’Allemagne a surtout été le renard, vivant en partie aux dépens de ses partenaires. Quant au couple franco-allemand, comme l'a affirmé Coralie Delaume, il n’a sans doute jamais réellement existé et n’existera probablement jamais : il s’agit davantage d’une relation asymétrique que d’un partenariat équilibré[8].
Nicolas Maxime
[1] En 1953, dans le cadre de l’Accord sur la dette allemande (London Debt Agreement), la République fédérale d’Allemagne bénéficie d’une réduction et d’un rééchelonnement important de sa dette extérieure, avec l’annulation d’environ 50 % de la dette allemande et des conditions de remboursement assouplies, ce qui contribue à relancer son économie.
[2] Les « lois Hartz » désignent un ensemble de quatre réformes du marché du travail mises en place en Allemagne entre 2003 et 2005 sous le gouvernement de Gerhard Schröder dans le cadre de son Agenda 2010. Ces lois visaient à renforcer les incitations au retour à l’emploi, à restructurer l’agence pour l’emploi allemande, à promouvoir des emplois à bas salaire (« mini-jobs ») et à durcir les conditions d’accès aux indemnités chômage, notamment par la réduction de la durée d’indemnisation et des sanctions accrues pour refus d’offres raisonnables. Les réformes Hartz ont donc profondément modifié l’assurance chômage et les obligations des demandeurs d’emploi, inspirant ultérieurement des débats sur des politiques d’activation dans d’autres pays.
[3] Jean de La Fontaine, Fables, Livre I, « La Cigale et la Fourmi », 1668.
[4] Vie Publique, Union européenne : comparaison des durées et des horaires de travail, 26 mars 2018.
[5] Destatis / Office fédéral de la statistique allemand, « Menschen in Deutschland unterhalb der Armutsgrenze », 2019.
[6] Selon des études publiées par l’IfW Kiel (Institut pour l’économie mondiale), grâce au marché unique européen (ainsi qu’à l’union douanière et à d’autres éléments de l’intégration), l’Allemagne bénéficie d’un gain économique substantiel chaque année, estimé à 132 milliards d’euros.
[7] Jean de La Fontaine, Fables, Livre I, « Le Corbeau et le Renard », 1668.
[8] Coralie Delaume, Le couple franco‑allemand n’existe pas, Michalon, 2018.