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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Le néoconservatisme, ou la morale pour dissimuler le vide occidental

Ce que révèlent la guerre en Iran, certaines polémiques comme l’affaire Bagayoko ou les débats autour de la loi Yadan, ce n’est pas simplement une montée de l’autoritarisme, mais l’intensification d’un moralisme politique propre au néoconservatisme.

Il est nécessaire de comprendre que le néoconservateur est le plus souvent issu de cette gauche anti-communiste qui répétait autrefois « il est interdit d’interdire »[1] et qui aujourd’hui veut interdire à une jeune fille de porter le voile au nom de la défense de ces mêmes valeurs. La gauche libérale des années 1960, confrontée à l’échec de ses promesses — déségrégation sociale, paix mondiale, progrès continu — s’est recomposée dans les années 1980-1990 en néoconservatisme culturel. Irving Kristol résumait lui-même le néoconservateur comme « un libéral agressé par la réalité »[2]. Le néoconservatisme traduit une déception idéologique transformée en impératif moral.

Là où l’ancienne droite conservatrice américaine se méfiait de l’universalisme, les néoconservateurs l’ont sacralisé mais sous une forme particulière : l’universalisme abstrait et moral. Le cœur idéologique du néoconservatisme, c’est le Droit sacralisé par la morale. L’Occident devient le dépositaire d’un Bien universel, et les autres civilisations sont jugées à l’aune de cette norme. Cette vision nourrit naturellement l’idée d’une hiérarchie civilisationnelle, reprise et théorisée par Samuel Huntington dans le Choc des civilisations[3].

Pour certains néoconservateurs, l’intervention militaire devient une obligation morale parce qu’il s’agit de « sauver » ou de « corriger » le monde en apportant la démocratie libérale, les droits de l’homme et l’économie de marché, érigés en horizon universel. Pour exister, ce système a besoin d’ennemis permanents — extérieurs ou intérieurs. Hier le communisme, aujourd’hui l’islam, la Russie, la Chine. Et surtout la bataille culturelle contre le « wokisme », accusé de faire décliner la civilisation occidentale, sans se rendre compte que l'autoritarisme néoconservateur n'est en réalité que le double mimétique du libéralisme culturel.

Toutefois, cette constellation néoconservatrice n’est pas homogène : tous ne sont pas interventionnistes au sens strict. Ce qui les rassemble tient à un socle idéologique commun sur le plan culturel : la conviction que les valeurs occidentales sont supérieures et doivent être défendues comme telles, une laïcité souvent détournée en instrument identitaire, et la défense quasi inconditionnelle d’Israël, perçu comme un avant-poste moral de l’Occident dans un Orient essentialisé.

En France, il existe un néoconservatisme atlantiste et libéral-moral incarné par Bernard-Henri Lévy, Raphaël Enthoven, Caroline Fourest, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, voire certains segments de l’ex-PS comme Manuel Valls. Mais il existe aussi un néoconservatisme français non-atlantiste, souverainiste, civilisationnel, dont Michel Onfray est la personnalité la plus visible. On peut y rattacher, avec des nuances, Luc Ferry, Pierre Manent, ou encore une partie de la galaxie dite « républicaine souverainiste ». La divergence porte sur l’OTAN et les États-Unis, mais le socle moral reste le même. Il trouve son expression la plus visible dans le « charlisme » : une réaction morale d’une fraction des classes moyennes supérieures — blanches, diplômées, urbaines — face à une France populaire de confession musulmane.

Les néoconservateurs savent ce qu'est le Bien, et ceux qui n'adhèrent pas à leur ligne sont considérés soit comme des barbares, soit comme des traîtres. Au nom de cette « moraline », ils veulent sauver l’Occident — ou l’imposer aux autres — sans voir que c'est l'Occident lui-même qui est en phase terminale : effondrement démographique, désagrégation économique et sociale, crise de l’État-Nation.

Bien entendu, on va nous dire que l’Occident est une civilisation qui nous a apporté la philosophie, la démocratie, l’État de droit, le christianisme, la Renaissance et les Lumières. Mais aujourd’hui, c’est aussi la civilisation qui exporte la destruction, le napalm et les bombes. C’est celle où l’hyper-narcissisme devient spectacle, où la transgression devient norme marchande, où le sadisme et la bêtise sont érigés en vertus. Ce sont également des personnes, souvent précaires, abandonnées par les pouvoirs publics, pris dans un isolement collectif et dont certains finissent par basculer dans la drogue ou la maladie mentale. Tout cela est symptomatique d’un nihilisme lié à la dissolution des croyances collectives et des formes d’appartenance commune. Comme l’ont montré Émile Durkheim avec la notion d’anomie, ou plus récemment Christopher Lasch avec la critique du narcissisme, les sociétés modernes sont confrontées à une désagrégation du lien social[4].

Sans lecture anthropologique de ce nihilisme occidental, on ne comprend rien à cette dérive. Nous vivons dans un vide existentiel où l'on a cessé de croire — au communisme, au christianisme, à tout grand récit. Ce néoconservatisme n'est qu'une réaction convulsive à ce vide : à défaut de proposer un sens, il s'arc-boute sur une autorité d'exclusion au lieu de reconnaître cette décomposition interne à l’Occident.

Ce n’est pas aimer l’Occident que de vouloir imposer une prétendue supériorité morale et de désigner des boucs émissaires pour atténuer la crise sacrificielle décrite par René Girard[5]. En prétendant incarner le Bien, les néoconservateurs ne font que révéler le vide moral de la société occidentale qu'ils cherchent à dissimuler.

 

Nicolas Maxime


[1] Slogan emblématique de Mai 68, popularisé lors des mobilisations étudiantes et ouvrières de 1968 en France, souvent associé aux idées libertaires et à la critique de l’autorité.

[2] Irving Kristol, Neoconservatism: The Autobiography of an Idea, Free Press, 1995.

[3] Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, Simon & Schuster, 1996.

[4] Émile Durkheim, Le Suicide, Paris, Presses Universitaires de France, 1897 (2013) ; Christopher Lasch, La Culture du narcissisme, Flammarion, coll. « Champs », 1979 (2006).

[5] René Girard, La violence et le sacré, Grasset, 1972.

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