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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Quand l’individualisme radical dissout la nation

Depuis quelques années, on observe chez ceux qui se réclament du nationalisme un intérêt particulier pour l'anarcho-capitalisme et le libertarianisme. Beaucoup d'entre eux s'intéressent également aux idées néoréactionnaires d'un Curtis Yarvin[1]. En même temps, ils se présentent comme des défenseurs de la nation, de l'ordre ou de l'identité face au progressisme et à la gauche. Pourtant, lorsqu'on s'intéresse de plus près, on se rend compte que le libertarianisme est sans doute l'une des doctrines les plus incompatibles avec l'idée même de nation.

Historiquement, le nationalisme n'a jamais reposé sur l'idée d'un individu entièrement autonome, libre de toute attache collective. Il repose au contraire sur la conviction qu'un peuple forme une communauté de destin, héritière d'une histoire, d'un territoire et d'institutions communes. Chez Charles Maurras, figure majeure du nationalisme français du début du XXe siècle, la nation apparaît comme une réalité organique[2]. L'individu n'est pas conçu comme un acteur isolé poursuivant rationnellement son intérêt personnel car il est d'abord membre d'une famille, d'une profession, d'une commune et d'une patrie. Cette conception implique des devoirs autant que des droits.

Studio Harcourt, Portrait de Charles Maurras, 1937, photographie, 2 963 × 4 186 px, domaine public.

Le libertarianisme défend exactement l'inverse. Robert Nozick[3] et Murray Rothbard[4], les penseurs du libertarianisme, placent l'individu souverain au-dessus de tout et le contrat privé au sommet de la hiérarchie des valeurs. Toute contrainte collective y est regardée avec suspicion, et l'idée même d'un intérêt national distinct de la somme des intérêts individuels tend à disparaître.

La rupture apparaît encore plus nettement lorsqu'on aborde la question sociale. Les libertariens considèrent généralement les systèmes de retraite, de santé ou, plus généralement, de protection sociale comme des atteintes à la liberté individuelle et souhaitent leur privatisation au nom de l'efficacité du marché. Quant au nationalisme historique, si Maurras rejetait certes l'État-providence républicain et centralisé, il ne prônait pas l'abandon des travailleurs aux seules lois du marché. Il défendait un modèle corporatif dans lequel les solidarités professionnelles, locales et communautaires devaient protéger les individus contre les aléas de l'existence.

C'est ainsi que le régime de Vichy, fortement influencé par certains thèmes issus de l'Action française, participa à la mise en place de dispositifs sociaux qui préfigurèrent en partie la mise en œuvre de la protection sociale d'après-guerre. La création de l'Allocation aux vieux travailleurs salariés (AVTS), par la loi du 14 mars 1941, en constitue le meilleur exemple[5]. Malgré le caractère autoritaire et réactionnaire du régime, un système par répartition a été établi, démontrant que pour les nationalistes, la patrie devait garantir collectivement un minimum de sécurité à ses membres par l'instauration d'un mécanisme de solidarité obligatoire et collectif, à l'opposé des fonds de pension privés ou de l'épargne individuelle des libertariens.

Cependant, il est important de noter que la protection sociale chez Maurras était indissociable d’un racisme et d’un antisémitisme d’État obsessionnels. Pour l'Action française, cette vision de la solidarité s'accompagnait d'un nationalisme exclusif. L'antisémitisme maurrassien servait de clé d’explication économique, associant systématiquement la haute finance et le cosmopolitisme à la figure du Juif. Ce nationalisme excluait violemment pour protéger, et cette dérive doctrinale a conduit directement à la complicité de Vichy dans les persécutions et l'exclusion des Juifs de la communauté nationale.

C'est là qu'on s'aperçoit de la supercherie des « nationalistes libertariens » qui en devient un oxymore si tant est que l'on puisse encore parler de pensée politique cohérente face à un tel grand écart intellectuel. Le seul point commun entre les nationalistes maurrassiens et ces libertariens de droite et autres néoréactionnaires serait le racisme quasi pathologique et une haine viscérale de l'égalitarisme qui leur sert de passerelle idéologique.

Pour les maurrassiens, il s'agit d'une xénophobie d'État et de la défense d'une « pureté » organique de la nation, où l'individu doit s'effacer derrière la terre et les morts. Pour ces libertariens de droite ou néoréactionnaires, il prend la forme d'un darwinisme social extrême, où les minorités sont ciblées comme des « parasites » profiteurs de l'État-providence.

Mais la comparaison s'arrête là. Alors qu'un Maurras identifiait la finance internationale comme l’ennemie mortelle de la souveraineté, les libertariens d'aujourd’hui, comme Javier Milei, en sont devenus les larbins. En prônant la dérégulation financière totale, la dollarisation, l'abolition des frontières économiques et la destruction des services publics, ils ne renforcent pas la Nation mais ils la livrent totalement aux multinationales et aux marchés financiers mondialisés.

Car précisément les libertariens ne peuvent pas prétendre défendre la nation d'un côté et vendre le pays à la découpe de l'autre. Car une nation ne se réduit pas seulement un drapeau ou à des symboles que l'on convoque lors de grandes occasions, sinon c'est du nationalisme zombie pour reprendre les termes d'Emmanuel Todd[6].

Elle est aussi un patrimoine, des institutions, des services publics qui permettent à un peuple de faire société. Cela suppose une capacité à préserver ce qui relève du bien commun des seuls intérêts privés.

Or l'idéologie libertarienne tend précisément à dissoudre ces médiations. En substituant le contrat privé à l'intérêt général, en transformant les citoyens en agents économiques et en soumettant toujours davantage la société civile aux impératifs des marchés mondiaux, elle affaiblit les fondements mêmes de la souveraineté nationale. On peut être favorable à l'économie de marché tout en reconnaissant ce constat. Mais il est difficile de se réclamer simultanément du nationalisme et d'une doctrine qui considère toute forme de solidarité collective comme une entrave à la liberté individuelle.

Les Éric Ciotti, Sarah Knafo et consorts, qui se présentent comme défenseurs de la nation tout en revendiquant leur admiration pour le libertarien Javier Milei, illustrent cette contradiction. Car le libertarianisme ne constitue pas l'ultime rempart contre le mondialisme mais en représente l'aboutissement. L'individualisme radical dissout la nation qui cesse d’être une communauté pour devenir un marché parmi d’autres.

 

Nicolas Maxime


[1] Curtis Yarvin (Mencius Moldbug). A Formalist Manifesto. Unqualified Reservations, 2007.

[2] Charles Maurras, Enquête sur la monarchie (1900–1909) ; Mes idées politiques (1937).

[3] Murray Rothbard, L’éthique de la liberté, Les Belles Lettres, 1973.

[4] Robert Nozick, Anarchie, Etat et utopie, PUF, 1974.

[5] Loi du 14 mars 1941 portant création de l’Allocation aux vieux travailleurs salariés (AVTS), Journal officiel de l’État français, 15 mars 1941.

[6] Emmanuel Todd, La Défaite de l’Occident, Gallimard, 2024, où il généralise sa typologie « actif / zombie / zéro » des systèmes de croyance aux structures idéologiques et sociales, permettant d’analyser des appartenances collectives devenues largement symboliques ou dépourvues de contenu actif.

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