Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

L’illusion de la privatisation du système social

Il est assez frappant de constater qu'une partie de la droite dite « nationale » est devenue en réalité une droite des marchés qui postule à la fois un individualisme radical : s'affranchir des impôts et de l'État, et EN MÊME TEMPS revendique une identité nationale : exalter la patrie et les frontières. Car la droite s'est historiquement définie par la préservation d'un ordre caractérisé par la continuité historique, le respect de la famille et des traditions. Or, le projet néolibéral repose sur le dogme inverse : le marché autorégulé comme principe suprême. C'est ici que réside une contradiction philosophique majeure qui rend impossible le mariage de l'Ordre et du Marché. Cette droite affirme que le marché est un simple outil technique neutre, ce qui constitue une erreur anthropologique majeure. En réalité, le capitalisme dérégulé est un agent culturel actif qui exige la liquidité totale, la fluidité des capitaux et un individu nomade, libéré de toutes obligations contractuelles : Nation, communautés, traditions, famille... pour devenir un pur consommateur.

Pour justifier ce projet, ces identitaires ou libertariens évoquent une prétendue spoliation des Français par l'impôt et les charges. Certains vont jusqu'à proposer de démanteler l'État social en mettant en avant la charité privée, la responsabilité exclusive des familles ou le soutien traditionnel des Églises et des communautés locales pour secourir les plus vulnérables.

Penser que l’on peut ainsi privatiser la Sécurité sociale ou basculer nos retraites vers la capitalisation dans l'économie mondialisée d'aujourd'hui relève pourtant soit de la naïveté, soit du cynisme. Face à des marchés financiers globalisés, une telle réforme livrerait inévitablement l'argent des travailleurs aux fonds de pension étrangers et aux hedge funds. Ainsi, disons-le franchement : abandonner ces piliers de notre solidarité nationale constitue une haute trahison du peuple français, comparable à celles de 1815, 1940, mais aussi aux renoncements politiques majeurs des traités de Maastricht en 1992 et de Lisbonne en 2007.

Cette trahison est d'abord une capitulation souveraine. En 1815, le pouvoir s'est réinstallé dans les fourgons de l'étranger ; en 1940, il a capitulé devant une puissance occupante ; en 1992 et 2007, les élites ont sciemment bafoué la souveraineté populaire en subordonnant la France aux exigences d'une Union européenne suprationale. Privatiser la protection sociale aujourd'hui procède de la même logique de renoncement : c’est abdiquer la souveraineté pour livrer la santé et la vieillesse des Français à l'arbitrage d'intérêts financiers apatrides. C'est un démantèlement de la nation par le haut, une spoliation de la richesse nationale accumulée par des générations de travailleurs au profit de prédateurs extérieurs. On désarme le peuple face aux marchés mondiaux comme on l'a autrefois désarmé face aux armées ennemies ou aux technocrates de Bruxelles.

Ce phénomène engendre un basculement doctrinal, qui fait passer la réflexion de la Nation à l'hétérogénéité d'un simple agrégat d'individus. La célèbre phrase de Margaret Thatcher résume à elle seule cette rupture lorsqu'elle affirmait qu'il « n'y a pas de telle chose que la société, il n'y a que des individus et des familles »[1]. En niant l'entité organique de la communauté nationale, cette droite adopte l'ontologie individualiste de la gauche sociétale et réduit la patrie à un espace de contrats privés. Comme l'a démontré le philosophe Jean-Claude Michéa, la gauche du libéralisme culturel et la droite du libéralisme économique se rejoignent ici en parfaite symétrie. Elles ne sont que les deux faces d'une même pièce[2].

Dès lors, le cycle de l'autodestruction réactionnaire s'enclenche selon une logique implacable. Ce modèle de privatisation totale se heurte à une réalité historique et sociologique immédiate : sans le poids de l'Église et avec l'éclatement du modèle familial traditionnel, sa mise en œuvre condamnerait notre société à un retour direct à la pauvreté de masse, à l'anomie sociale et au nihilisme. Vouloir substituer l'État par des solidarités purement privées est une impasse totale pour trois raisons.

D'abord, les structures traditionnelles sont exsangues. Dans une société quasiment sécularisée, les Églises, les communautés et les associations n'ont plus du tout la capacité financière ni l'autorité pour gérer des millions de chômeurs, de retraités ou de malades.

Ensuite, nous faisons face à l'impasse de la solidarité filiale. Vouloir obliger les enfants à payer directement la retraite de leurs parents suppose une stabilité familiale et une homogénéité économique qui ne sont plus la norme. Rappelons d'ailleurs que ce système n'avait rien d'idyllique : au XIXe siècle, cela se traduisait par une misère noire pour les aînés.

Enfin, il faut dénoncer l'insuffisance structurelle du don. Remplacer un droit social par la charité ou le bénévolat des ONG rend l'aide fondamentalement aléatoire. Si le financement public de certains dispositifs (comme l'AME ou l'aide juridictionnelle) fait légitimement débat dans l'opinion, le financement par le seul secteur associatif est mathématiquement impuissant face à des flux de détresse massifs.

En conclusion, la droite thatchérienne ou miléiste est en contradiction totale avec elle-même parce qu'elle adore le capitalisme dérégulé tout en déplorant les effets du mouvement qui se traduisent par la destruction des identités et des traditions. On ne peut pas, sans hypocrisie, déplorer l'effondrement de l'autorité et le relativisme moral tout en célébrant un système dont la règle d'or est la marchandisation de toutes les sphères de l'existence. En sacralisant le Dieu marché au détriment de l'État social, cette droite s'est fait le complice historique du nihilisme.

En clair, la privatisation du système social est une illusion si les fondements moraux, religieux et familiaux qui la rendaient historiquement possible ont quasiment disparu. Sans Sécurité sociale, ce retour en arrière ne produirait aucunement de la responsabilité individuelle, ni un sursaut de la solidarité mécanique, mais une crise sociale majeure et incontrôlable.

 

Nicolas Maxime


[1] Margaret Thatcher, entretien avec Douglas Keay, Woman’s Own, 23 septembre 1987, publié le 31 octobre 1987, dans lequel elle déclare : « There is no such thing as society. There are individual men and women, and there are families. »

[2]  Jean-Claude Michéa, L’Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, Flammarion, 2007.

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article