Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Si les classes populaires des zones périurbaines et rurales sont exaspérées par la gauche, ce n’est pas tant à cause de ses divisions, de ses querelles d’appareil, de ses ambiguïtés stratégiques ou de ses renoncements programmatiques, mais parce qu’elle est désormais perçue comme un magistère moral.
On fustige les pauvres qui votent à droite ou à l’extrême droite sans s’interroger, comme l’a fait Thomas Frank dans son ouvrage « What's the Matter with Kansas? », sur les véritables raisons de ce basculement idéologique[1]. Ainsi, on a pu assister à des scènes révélatrices où certains journalistes et éditocrates, forts de leur position dominante et de leur capital culturel, prenaient de haut des figures du Mouvement des Gilets jaunes, que ce soit sur les plateaux de télévision ou au fil de méprisants Tweets, les renvoyant sommairement et sans nuance à l’extrême droite.
Quiconque s'écarte du dogme se voit affublé d'un anathème. Vous remettez en cause l’Union européenne, la monnaie unique, le marché unique et les règles qui les accompagnent ? Vous êtes aussitôt catalogué comme souverainiste, donc suspect. Vous avez soutenu les Gilets jaunes, douté de certaines politiques sanitaires ou dénoncé des restrictions aux libertés publiques ? Vous devenez complotiste. Vous êtes chrétien ? Vous seriez forcément conservateur. Vous contestez l’euthanasie, la GPA ou l’effacement des différences sexuelles en y voyant aussi une extension de la marchandisation des corps ? Vous êtes qualifié de réactionnaire. Vous soulignez que l’immigration peut servir au patronat pour peser à la baisse sur les salaires, bien que vous défendiez la régularisation des sans-papiers ? Vous voilà assimilé à un identitaire.
La gauche dite « morale » raisonne de manière binaire et cultive une logique de pureté idéologique. Tout ce qui ne se conforme pas parfaitement à ses dogmes est considéré comme réactionnaire, voire d’extrême droite. La complexité sociale, historique et anthropologique n’a plus sa place. La femme ou l’homme de gauche devrait ainsi être à la fois favorable à la taxation des riches et à l’ensemble des causes sociétales jugées progressistes, non sans quoi il s’exposerait au reproche de trahir son camp politique. Dans ce climat d'inquisition idéologique, des personnalités comme Arnaud Montebourg, François Ruffin ou encore Emmanuel Todd peuvent être accusées de dérives droitières. Le terme de « confusionnisme » est devenu une arme rhétorique permettant de disqualifier quiconque s’écarte de la ligne morale dominante, y compris Jean-Luc Mélenchon ou La France insoumise[2].
Cette évolution s’explique en partie par la sociologie de cette gauche militante, désormais composée majoritairement de diplômés des professions intellectuelles supérieures (universitaires, journalistes, cadres) qui ont souvent perdu le lien concret avec le monde ouvrier. Cette gauche morale manifeste trop souvent une forme de mépris à l’égard des habitants de la France périphérique, rapidement soupçonnés de racisme ou d’arriération. Il ne faut donc pas s’étonner du rejet qu’elle suscite chez les ouvriers, les artisans, les agriculteurs et les employés.
De son côté, la droite, malgré ses propres divisions, s’embarrasse moins de scrupules idéologiques. Elle apparaît comme le camp de la rébellion face au magistère moral d’une certaine gauche. Elle dispose d’un langage plus audible pour les classes populaires et sait mobiliser les affects, quitte à désigner des boucs émissaires comme les précaires et les migrants. Même si la gauche demeure souvent plus structurée intellectuellement et si ses propositions économiques et sociales peuvent paraître plus convaincantes, une partie croissante des classes populaires préfère voter ainsi pour la droite ou l’extrême droite, car elle y perçoit moins de mépris et davantage de reconnaissance de leur part.
Pourtant, ce choix vers lequel se tournent les classes populaires repose sur un aveuglement tragique. Car s’il y a bien une constante chez les tenants du conservatisme ou du nationalisme de droite, c’est leur incapacité à saisir leurs propres contradictions. Comme l'a brillamment démontré le philosophe Jean-Claude Michéa, le libéralisme économique et le libéralisme culturel sont les deux faces d’une même pièce : on ne peut pas célébrer le Marché tout en prétendant protéger la famille, les identités et les traditions[3].
La droite prétend lutter contre le « wokisme » tout en défendant le marché libre. Or, la marchandisation de l’intime (PMA, GPA, euthanasie) n'est que le résultat direct du déploiement de la logique marchande sur le corps humain. C’est la phase culturelle du Capital.
La droite affirme vouloir réduire fortement l'immigration et prône la fermeture des frontières, mais EN MÊME TEMPS elle soutient un modèle économique qui a fondamentalement besoin d'une main-d'œuvre bon marché et docile pour doper la croissance économique et satisfaire le patronat. C'est précisément pour cette raison que Giorgia Meloni, à l'extrême droite, a fait venir ou régularisé des centaines de milliers de migrants, alimentant ainsi la fameuse armée de réserve du Capital.
La droite prétend vouloir préserver l'identité nationale, mais en étant elle-même favorable à la mondialisation néolibérale, elle participe activement à la déconstruction de cette même identité nationale au profit d'une sous-culture marchande globalisée, déracinée et soumise aux flux financiers. De plus, la droite, en promouvant le progrès technologique, contribue, par le développement de l'intelligence artificielle et du transhumanisme, à accélérer le Grand Remplacement des humains par les machines ou par des post-humains.
Et le pire dans tout ça, c'est l'abandon pur et simple de toute colonne vertébrale éthique. En abandonnant les valeurs morales historiquement issues du christianisme comme la solidarité envers les plus faibles, la droite est tombée dans le nihilisme. Elle cherche à liquider l'héritage de 1945, en livrant la Sécurité sociale et les retraites par répartition aux assurances privées et aux fonds de pension. Pour dissimuler son vide anthropologique, elle préfère désigner à la vindicte populaire des boucs émissaires faciles, en fustigeant l'« assistanat » et en s'en prenant aux plus précaires. En réalité, les droitards n'ont rien de nationaux, ils sont les simples larbins des marchés financiers, des multinationales et du Grand Capital.
Dans ce paysage politique sinistré, seuls les néo-réactionnaires sont logiques avec eux-mêmes : eux ne défendent plus un État-Nation, mais un État-Entreprise qui exclurait ou discriminerait les minorités et les pauvres tout en mettant en œuvre un projet techno-fasciste ou techno-féodal. Telle est la tragédie politique de notre temps. Prises en tenaille entre une gauche déconnectée qui les infantilise sous son magistère moral et une droite cynique et nihiliste qui les trahit en servant de marchepied au néolibéralisme, les classes populaires se retrouvent politiquement orphelines.
Sortir de ce carrefour giratoire électoral exige de briser cette fausse alternative. Cela implique de reconstruire une véritable alternative populaire : une force politique capable de lier la justice sociale, la souveraineté de l'État-Nation, la défense des conditions matérielles de vie et le refus de la marchandisation intégrale de l'existence.
Nicolas Maxime
[1] Thomas Frank, What’s the Matter with Kansas? How Conservatives Won the Heart of America, New York, Metropolitan Books, 2004 ; trad. fr, Pourquoi les pauvres votent à droite. Comment les conservateurs ont gagné le cœur des États-Unis (et celui des autres pays riches), Marseille, Agone, 2013.
[2] Philippe Corcuff, La Grande Confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées, Textuel, 2021.
[3] Jean-Claude Michéa, L’Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, Flammarion, 2007.