Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Sorti au cinéma, le diptyque d'Antonin Baudry, La Bataille de Gaulle – L'Âge de fer et J'écris ton nom, montre comment le général met sur pied les Forces françaises libres et organise la Résistance[1]. Pendant la débâcle de 1940, ces films racontent comment des hommes engagés, réunis autour du général, dans ce qui ressemble à une cause perdue, mais portés par la conviction qu'il existe encore un destin commun, ont cru en la France et se sont battus pour elle. Les films sont d'une grande qualité cinématographique et Simon Abkarian incarne à la perfection le rôle de De Gaulle, mais il ne s'agit pas ici de débattre des films, mais de ce qu'ils disent de notre époque.
On se demande souvent ce que donnerait un De Gaulle dans notre monde d'aujourd'hui. Aurait-il le même impact ? Car une fois sorti des salles, il faut se rendre à l'évidence : un De Gaulle aujourd'hui paraît presque impensable. Et ce n'est pas seulement une affaire de circonstances politiques mais un problème est plus profond : notre société ne produit plus les conditions qui permettraient l'émergence d'une telle figure politique.
Depuis cette époque, notre pays a subi des transformations anthropologiques intenses liées à l’avènement de la mondialisation, de la société de consommation, des technologies de communication et à la montée de l’individualisme radical. En effet, les corps intermédiaires qui donnaient autrefois un sentiment d’appartenance commune — partis, syndicats, Églises, mouvements populaires — se sont affaiblis ou sont discrédités. De même, les grandes croyances collectives comme le christianisme et le communisme ont perdu considérablement de leur influence. À la place, il reste une somme d’individus connectés en permanence sur des plateformes numériques mais de plus en plus séparés physiquement les uns des autres.
C’est ce qu’Émile Durkheim désignait par le terme d’anomie[2] : une situation dans laquelle les repères collectifs se fragilisent et où les individus sont davantage contraints de construire eux-mêmes leurs propres références. Nous avons sans doute gagné en liberté individuelle, mais au prix de l’effacement progressif des cadres communs qui ont autrefois structuré la société.
Aujourd’hui, la France s’est divisée en îlots qui coexistent davantage qu’ils ne vivent ensemble : c’est l’« archipélisation » décrite par Jérôme Fourquet[3]. Il n’existe plus véritablement de références communes qui permettent à tous les citoyens de se reconnaître dans une même vision de la société.
Le génie de De Gaulle fut de contribuer à reconstruire la France, au plus fort des fractures du moment. En 1940, il a proposé une vision capable de redonner un sens commun à une nation divisée. De Gaulle pouvait s’adresser à une population qui, malgré ses divisions, partageait encore un récit national largement accepté. La question n’est donc pas seulement de savoir si un homme providentiel pourrait apparaître, mais si notre société serait encore capable d’entendre une parole prétendant dépasser les intérêts particuliers. C’est précisément cette capacité à produire un langage commun qui semble plus difficile aujourd’hui.
À la place, deux autres langages fonctionnent très bien parce qu'ils répondent à notre isolement. D’abord, le langage libertarien qui promet à l’individu la souveraineté totale sur sa vie, ses choix et ses biens. « Ne laissez personne vous dicter vos règles » : ce discours paraît séduisant dans une société où l’État est vu comme bureaucratique et intrusif, et où chacun se sent seul et impuissant face aux institutions. Ensuite, le langage identitaire puisqu'il offre une appartenance plus restreinte et plus « tribale » : l’ethnie, le genre, l'orientation sexuelle, les modes de vie et pratiques culturelles, le territoire…
C’est ce que Christopher Lasch décrivait dans La Culture du narcissisme[4] : une société où l’individu, coupé des institutions collectives, se replie sur lui-même et se concentre sur son image et son identité. L’individu moderne ne se considère plus comme faisant partie d'une histoire commune, mais comme quelqu'un qui cherche en permanence à être confirmé dans ce qu'il est.
À cela s'ajoute l'importance des médias qui transforment la vie sociale en flux d’images et de représentations. Ce que Guy Debord décrivait dans La Société du spectacle s'est encore intensifiée avec les réseaux sociaux et l'information continue[5]. La parole politique est devenue un contenu parmi d'autres, soumis comme d'autres contenus à la course à l'attention, à la mise en scène et à l'immédiateté.
Or le gaullisme reposait sur l'inverse : le temps long, la rareté de la parole, la distance, parfois même le silence. Dans l'écosystème médiatique actuel — saturé par les images et les flux d'information en continu et dicté par le besoin d'indigner ou de plaire instantanément —, une telle posture aurait sans doute bien du mal à survivre.
Nous serions entrés dans une société d’individus tyrans, comme l’affirme Éric Sadin, où chacun tend à se placer au centre de ses propres préoccupations et à défendre son identité et l’image qu’il renvoie aux autres. Cette exaltation de l'individu a cependant un coût car elle conduit à un isolement collectif, marqué par la solitude et une plus grande vulnérabilité[6].
Le marché et les grands acteurs numériques profitent de cet éclatement du cadre commun, mais ils ne font pas que s’en servir : ils l’encouragent aussi. En favorisant l’individualisation des modes de vie et la mise en concurrence des identités, le capitalisme néolibéral fragilise le lien social. Il faut comprendre en quoi c'est utile au Capital : un individu désaffilié devient alors un consommateur docile tandis que les identités multiples sont autant de segments de marché.
Faut-il pour autant renoncer à toute ambition collective ? Doit-on se résigner à la disparition des États Nations au profit des nouvelles puissances du numérique et de leur projet libertarien et transhumaniste ? Rien n'est moins sûr. Mais si une figure comparable à De Gaulle devait émerger, il ne pourrait probablement pas s'exprimer comme en 1940. La politique spectacle et le rôle des médias rendent difficile l'émergence d'une telle personnalité politique, aussi charismatique soit-elle.
Face à l'effondrement inéluctable de l'Occident, il s'agit peut-être moins de savoir si un nouveau De Gaulle est possible que de se demander si nous sommes encore capables de redevenir un peuple rassemblé autour d’un récit commun. Les grandes figures historiques surgissent rarement lorsque tout va bien mais apparaissent souvent dans les périodes de crise, lorsque de nouvelles orientations deviennent nécessaires.
L’enseignement de ces films n’est peut-être pas que nous attendons un homme providentiel. Il est plutôt qu’aucune grande figure politique ne peut exister durablement sans un peuple capable de reconnaître en elle une partie de son propre destin. La question principale posée par ces films est donc moins : « Où est notre De Gaulle ? » que : « Sommes-nous encore capables de redevenir un peuple ? »
Nicolas Maxime
[1] Antonin Baudry, La Bataille de Gaulle – L’Âge de fer et J’écris ton nom, Pathé, 2026.
[2] Émile Durkheim, De la division du travail social, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 1893 (2013).
[3] Jérôme Fourquet, L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, Seuil, 2019.
[4] Christopher Lasch, La Culture du narcissisme, Flammarion, coll. « Champs », 1979 (2008).
[5] Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet-Chastel, 1967.
[6] Éric Sadin, L’Ère de l’individu tyran. La fin d’un monde commun, Grasset, 2020.