Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Pour Franz-Olivier Giesbert, la France serait le « dernier pays communiste d’Europe ». Il a récemment sorti un livre rempli de contre-vérités, véhiculant des amalgames grossiers entre l'État social issu du Conseil National de la Résistance et le totalitarisme soviétique[1]. On n’en parlerait guère tant la thèse est ridicule, mais il est important de l’évoquer car celle-ci reflète un état d’esprit largement répandu chez une partie des élites, mais aussi un sentiment tenace chez certaines personnes issues des milieux aisés : l'idée que la France serait un pays communiste, une rhétorique qui symbolise surtout l'état d'esprit de ceux qui refusent de contribuer à l'effort collectif. Pour mettre fin à cette mystification, il convient d'établir les faits en examinant ce qu'était réellement la socialisation de l'économie française il y a quarante ans et ce qu'il en reste aujourd'hui.
En 1983, au lendemain des lois de nationalisation de février 1982[2], la France connaissait un niveau d'intervention publique sans équivalent dans le monde occidental :
- L’État possédait la quasi-totalité du système bancaire et financier (Paribas, Suez, Crédit Lyonnais, Société Générale, et près de 40 banques régionales et d’affaires). Les grands fleurons industriels (Thomson, Saint-Gobain, Rhône-Poulenc, Pechiney, la CGE, Usinor, Sacilor) étaient propriété de la Nation. L’État ne se contentait pas d'administrer mais produisait des voitures, de l'acier, de la chimie, distribuait le crédit et orientait l’économie par la planification.
- Le secteur public marchand employait alors près de 2,4 millions de salariés, soit un travailleur sur dix[3].
- Le niveau des dépenses publiques était déjà élevé puisqu’il tournait alors autour de 50 % du PIB[4], poussé par l'effort industriel et les relances budgétaires. Rappelons d'ailleurs que cette hausse s'était déjà largement amorcée sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing avec Jacques Chirac puis Raymond Barre à Matignon.
En ce sens, la France relevait plus d’un État « communiste » en 1983 car des pans entiers de l’économie étaient retirés du secteur privé. Que s’est-il passé jusqu’à aujourd’hui ? Dès le « tournant de la rigueur » de 1983, puis à travers les vagues successives de privatisations initiées en 1986, poursuivies en 1993 et sous tous les gouvernements qui se sont succédé, les bijoux de famille ont été vendus[5]. Les banques, l'industrie lourde, les télécoms, l'énergie, les transports et les autoroutes ont été bradés au secteur marchand. Si la France compte aujourd'hui 5,7 millions d'agents publics, c’est parce qu’il s’agit avant tout de soignants, d’enseignants, de policiers ou d’ agents territoriaux[6]. L'État a totalement cédé son rôle de producteur et de banquier, abandonnant sa souveraineté économique aux marchés financiers et aux actionnaires. C’est ça d’ailleurs le néolibéralisme : l'État s'est transformé en État-Capital, devenant un simple prestataire de services pour les marchés, finançant sur fonds publics la rentabilité des entreprises.
Pour mesurer l'ampleur de cette perte de souveraineté, il paraît nécessaire de s'intéresser au cas très particulier de la Chine. Tony Andréani a démontré dans ses travaux sur le « socialisme de marché chinois » qu'une économie peut intégrer les mécanismes du marché sans pour autant abandonner la maîtrise publique de la production[7]. La Chine conserve un secteur public productif puissant et prédominant dans tous les secteurs stratégiques (énergie, télécoms, transports, banques) à travers des dizaines de milliers d'entreprises d’État. On peut d’ailleurs se demander, dans une forme de scénario alternatif où François Mitterrand n’aurait pas cédé aux sirènes du néolibéralisme en 1983, à quoi ressemblerait l'économie française aujourd'hui si elle avait conservé ses nombreuses entreprises nationales, son pôle public bancaire et sa capacité de planification industrielle. Disons-le franchement : un pays qui a abandonné la maîtrise publique de son économie au profit des marchés financiers n'a plus rien de « communiste » mais se retrouve dépendant de la mondialisation néolibérale.
Le gros problème dans le discours de FOG qui ne repose sur rien mis à part de la malhonnêteté intellectuelle, c’est qu’il confond volontairement la socialisation des moyens de production, c’est-à-dire la propriété collective des entreprises, et l’État social, c'est-à-dire les mécanismes de redistribution et de protection sociale contre les risques qui peuvent être financés au sein même d'une économie de marché. En fait, le problème pour les néolibéraux n’est désormais plus la propriété des moyens de production, mais le salaire socialisé : les cotisations, à la fois salariales et patronales, prélevées sur les salaires pour mutualiser les dépenses de santé et de retraite. Bien entendu, le niveau de dépenses sociales reste élevé en France, mais il s’agit d’un choix de société fondamental permettant d’assurer un niveau de vie digne, de maintenir la cohésion sociale et de protéger l'ensemble des citoyens face aux aléas de la vie contrairement à d’autres pays européens qui ont fait le choix le choix de consacrer une part plus importante de ces risques au secteur privé, quitte à augmenter les dépenses de reste à charge des ménages et à précariser une partie des personnes âgées. D’ailleurs, ce travail de sape a déjà commencé depuis une trentaine d’années par la multiplication des exonérations de cotisations patronales et le remplacement du salaire socialisé par la contribution sociale généralisée (CSG) ou les taxes diverses afin de transformer nos conquis sociaux en simples aides d'État au rabais.
L’exemple de FOG illustre non seulement le whataboutisme idéologique d'éditorialistes prêts à raconter n'importe quoi du moment que cela sert le récit néolibéral, mais aussi l'aveuglement d'une élite incapable de concevoir la souveraineté économique en dehors de la soumission aux règles du marché.
Non, la France n'est pas le « dernier pays communiste » mais un pays intégré totalement à l'économie de marché en ayant, à la fois, livré son secteur productif et financier aux intérêts privés, et maintenu un niveau élevé de dépenses sociales, dernier vestige du contre-modèle de 1945. Désigner la France comme un pays communiste permet de légitimer le refus de contribuer d'une minorité aisée, tout en préparant l'opinion à l'ultime étape du projet néolibéral : se débarrasser du salaire socialisé et privatiser le système de santé et les retraites pour les livrer aux assurances privées et aux fonds de pension.
Nicolas Maxime
[1] Franz-Olivier Giesbert, La France est-elle un pays communiste ? , Plon, 2026.
[2] Loi n° 82-155 du 11 février 1982 de nationalisation.
[3] Insee, Économie et Statistique, dossier « Public, privé, indépendant : changements de statut ». L’Insee indique que le secteur public atteint près de 2,4 millions de personnes au milieu des années 1980, soit environ une personne en emploi sur dix.
[4] Insee, L’économie française — Comptes et dossiers, données des comptes nationaux : dépenses des administrations publiques en pourcentage du PIB : 39,8 % en 1974 ; 44,5 % en 1975 ; 46,4 % en 1980 ; 49,0 % en 1981 ; 50,2 % en 1982 ; 50,7 % en 1983.
[5] Loi n° 86-793 du 2 juillet 1986 autorisant le Gouvernement à prendre diverses mesures d’ordre économique et social, notamment son article 5 et son annexe ; loi n° 86-912 du 6 août 1986 relative aux modalités des privatisations ; loi n° 93-923 du 19 juillet 1993 de privatisation, notamment son article 2 et son annexe.
[6] Insee, L’emploi dans la fonction publique en 2022, Insee Première, n° 1961, 13 juillet 2023 : la fonction publique employait 5,7 millions d’agents fin 2022, répartis entre les trois versants — État, territoriale et hospitalière. Insee — L’emploi dans la fonction publique en 2022.
[7] Tony Andréani, Le « modèle chinois » et nous, Paris, L’Harmattan, 2018.