Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Troisième partie d'une série sur le néolibéralisme consacrée à la chronologie des réformes néolibérales en France entre 1982 et 2022.
On nous répète souvent que la France est un pays trop administré avec une dépense publique très élevée, ce qui en ferait un pays socialiste — alors qu’on confond socialisation de la valeur ajoutée et redistribution des richesses. Et pourtant, lorsqu’on fait le bilan des réformes de ces quarante dernières années, date à laquelle le Parti socialiste se convertit au néolibéralisme, on constate que la France est bel et bien passée d’une économie administrée à une économie de marché. Pour cela, j’ai mis au point une chronologie des réformes néolibérales de 1982 à 2022 en prenant en compte ce qui serait une politique de l’offre : dérégulation du secteur financier, privatisations, baisse des impôts sur le capital, exonérations des cotisations sociales, flexibilité du marché du travail, maîtrise des dépenses publiques (illustrées à travers les baisses de budget pour la Sécurité Sociale et le secteur hospitalier ainsi que les réformes des retraites). Il faut cependant faire quelques remarques : Même si c’est la gauche qui, à partir du tournant de la rigueur, libéralise les marchés financiers, c’est la droite qui va introduire les premières mesures monétaristes. En effet, afin de dynamiser le crédit bancaire, le gouvernement Debré procède à une première "déspécialisation" du secteur, avec les décrets Debré-Haberer de 1966 et 1967[1]. Ce décret met également fin au circuit du Trésor qui permettait à la Banque de France de faire des avances conséquentes au Trésor public[2]. Afin de limiter l'inflation, enfin, la loi sur la Banque de France de 1973 conduit à une redéfinition des rapports entre la Direction du Trésor et la Banque de France : la première peut obtenir des avances de la seconde, mais le montant doit être approuvé par un vote du Parlement[3]. La gauche ne fut pas la première à instaurer la rigueur. Quelques années auparavant, ce fut Raymond Barre de 1976 à 1981 qui mena une politique d’austérité. Mais celui-ci ne toucha pas aux dépenses publiques ou ne fera pas de réformes structurelles, il se contenta de resserrer le crédit et surtout d’augmenter les impôts et cotisations sociales, les prélèvements obligatoires passant de 37 à 40 % du PIB en cinq ans[4]. Quelques tentatives de réformes avortées sous pression de la rue comme le SMIC Jeunes de Balladur (1993), la réforme des retraites de Juppé visant à aligner les retraites du public sur celles du privé (1995) et le contrat première embauche (2006) de De Villepin[5]. Ce fut d’ailleurs la dernière bataille défensive gagnée par des syndicats. Il y a eu des avancées sociales majeures durant cette période : le revenu minimum d’insertion (1988) sous Michel Rocard ; les 35 heures (1998/2000), la couverture maladie universelle (1999) sous Lionel Jospin[6]. L’agenda des réformes néolibérales va s’accélérer à partir du traité de Maastricht en 1992 et particulièrement à partir du traité de Lisbonne en 2007[7].
CHRONOLOGIE DES RÉFORMES NÉOLIBÉRALES DE 1982 À 2022 :
Nicolas Maxime
[1] Décrets n°66-998 du 16 décembre 1966 et n°67-25 du 6 janvier 1967 relatifs à la déspécialisation bancaire et à l’organisation du crédit.
[2] Benjamin Lemoine, L’ordre de la dette : enquête sur les infortunes de l’État et la prospérité du marché, La Découverte, 2016.
[3] Loi n°73-7 du 3 janvier 1973 relative à la Banque de France.
[4] Taux de prélèvements obligatoires en France (en % du PIB) : 1976 = 37,1 %, 1977 = 37,0 %, 1978 = 37,2 %, 1979 = 38,9 %, 1980 = 39,6 %, 1981 = 39,8 %. Source : INSEE.
[5] Sur les tentatives de réformes avortées sous pression sociale : le projet de SMIC Jeunes/CIP retiré par le gouvernement Balladur en 1994 après mobilisations étudiantes et lycéennes. Le projet de réforme des retraites du Premier ministre Alain Juppé en 1995 fut largement contesté par des grèves massives et contraint de reculer. Enfin, le Contrat Première Embauche (CPE) de Dominique de Villepin, adopté en 2006 mais retiré sous la pression de la rue, illustre un autre retrait sous forte contestation sociale.
[6] Pour les avancées sociales : le RMI (1988) sous Michel Rocard, voir Loi n°88-1087 du 1er décembre 1988, JORF ; Les 35 heures (1998/2000) sous Aubry I et II, voir lois n°98-461 du 13 juin 1998 et n°2000-37 du 19 janvier 2000, Legifrance ; La CMU (1999) sous Lionel Jospin, voir loi n°99-641 du 27 juillet 1999, Legifrance.
[7] Voir Traité sur l’Union européenne, 7 février 1992, EUR-Lex ; Traité de Lisbonne, 13 décembre 2007, EUR-Lex.
[8] Le gouvernement Mauroy a mis fin à l’application généralisée de clauses d’indexation dans les conventions collectives dès 1982‑1983, dans le cadre du tournant de la rigueur, pour répondre à la crise économique et à l’inflation.
[9] Loi n° 81‑1160 du 30 décembre 1981 — Finances pour 1982.
[10] Loi n° 83‑1 du 3 janvier 1983 sur le développement des investissements et la protection de l’épargne.
[11] Décret n° 83‑744 du 11 août 1983 relatif à la gestion et au financement des établissements hospitaliers publics et privés participant au service public hospitalier.
[12] Sur la mise en œuvre du plan de rigueur de mars 1983 visant à réduire la demande intérieure d’environ 60‑65 milliards de francs, voir l’article “23‑31 mars 1983 – Mise en place du plan de rigueur” (Encyclopædia Universalis).
[13] Loi n° 84‑46 du 24 janvier 1984 relative à l’activité et au contrôle des établissements de crédit.
[14] Modernisation du financement de la dette publique française avec création des Obligations Assimilables du Trésor (OAT) et mise en place de spécialistes en valeurs du Trésor dès 1985, OAT négociables sur le MATIF. Sources : Agence France Trésor, « Présentation des OAT » (aft.gouv.fr) ; Sénat, Rapport sur la modernisation de la gestion de la dette publique (senat.fr).
[15] Acte unique européen signé en 1986, instaurant le marché unique avec libre circulation des biens, services, capitaux et personnes. Source : EUR‑Lex, « The Single European Act » (eur-lex.europa.eu).
[16] Ordonnance n° 86‑1243 du 1ᵉʳ décembre 1986 relative à la liberté des prix et de la concurrence.
[17] Loi n° 86‑797 du 3 juillet 1986, qui abolit progressivement l’autorisation administrative préalable pour licenciements économiques en France.
[18] INSEE, Les prélèvements obligatoires en France ; Loi n° 86-824 du 11 juillet 1986 supprimant l’impôt sur les grandes fortunes ; Ministère de l'Économie et des Finances, Histoire de l’impôt sur les sociétés.
[19] Vie publique, Conseil des ministres du 16 avril 1986, projet de loi de finances rectificative pour 1986 : annonce de 10 milliards de francs d’économies budgétaires.
[20] Le Monde, Jacques Chirac annonce la suppression totale du contrôle des changes, 5 juillet 1986 ; Françoise Drumetz, France’s Experience of Exchange Controls and Liberalisation, BIS Papers ; Revue Vingtième Siècle, 2018, sur la réforme de la Bourse et la mise en place de la cotation assistée en continu (CAC).
[21] Loi n° 86‑912 du 6 août 1986 relative aux modalités des privatisations décidées par la loi d’habilitation de juillet 1986 (mise en place du cadre légal des privatisations), ainsi que le dossier législatif du Sénat qui retrace ces opérations.
[22] Loi n° 88-1149 du 23 décembre 1988 créant l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF).
[23] Loi n° 90-560 du 4 juillet 1990 relative au statut et au capital de Renault.
[24] Décret n°91-613 du 28 juin 1991.
[25] Loi n° 91-716 du 26 juillet 1991 portant diverses dispositions d'ordre économique et financier.
[26] Le Monde, Après le Crédit local de France, le gouvernement privatise 2,3 % d’Elf-Aquitaine, 5 mars 1992 ; Les Échos, Bull : les actionnaires entérinent l’entrée de NEC, octobre 1991.
[27] DARES, L’indemnisation du chômage en 1992, Dares Indicateurs, n° 378, 17 novembre 1993.
[28] Traité de Maastricht, signé le 7 février 1992, texte disponible sur EUR-Lex.
[29] Loi n° 93-980 du 4 août 1993 relative au statut de la Banque de France et à l'activité et au contrôle des établissements de crédit.
[30] Le Monde, M. Édouard Balladur annonce une baisse de l’impôt sur les sociétés dès 1987, 7 avril 1987.
[31] Loi n° 93-936 du 22 juillet 1993 relative au développement de l’emploi et de l’apprentissage.
[32] Décret n° 93-965 du 29 juillet 1993 relatif à la participation des assurés sociaux aux tarifs servant de base au calcul des prestations de l’assurance maladie.
[33] Décret n° 93-1022 du 27 août 1993 relatif aux retraites du régime général de la Sécurité sociale.
[34] Loi n° 93-923 du 19 juillet 1993 de privatisation.
[35] Loi n° 95-1346 du 30 décembre 1995 de finances pour 1996.
[36] Loi organique n° 96-646 du 22 juillet 1996 relative aux lois de financement de la sécurité sociale.
[37] Loi n° 95-1347 du 30 décembre 1995.
[38] Loi n° 2000-37 du 19 janvier 2000 relative à la réduction négociée du temps de travail.
[39] Loi organique n° 2001-692 du 1er août 2001 relative aux lois de finances (LOLF).
[40] Loi n° 97-277 du 25 mars 1997 autorisant le Gouvernement à procéder à des transferts d'entreprises du secteur public au secteur privé.
[41] Loi n° 2002-73 du 17 janvier 2002 de modernisation sociale.
[42] Loi n° 2003-47 du 17 janvier 2003 relative aux salaires, au temps de travail et au développement de l’emploi.
[43] Loi n° 2003-775 du 21 août 2003 portant réforme des retraites.
[44] Loi n° 2004-810 du 13 août 2004 relative à l’assurance maladie.
[45] Ordonnance n° 2005-1528 du 8 décembre 2005 relative à la création du régime social des indépendants.
[46] Loi n° 2005-882 du 2 août 2005 en faveur des petites et moyennes entreprises.
[47] Loi n° 2004-1485 du 30 décembre 2004 de finances pour 2005.
[48] Loi n° 2003-721 du 1er août 2003 pour l’initiative économique.
[49] Ordonnance n° 2005-893 du 2 août 2005 relative au contrat de travail « nouvelles embauches ».
[50] Loi n° 2008-596 du 25 juin 2008 portant modernisation du marché du travail.
[51] Loi organique n° 2005-881 du 2 août 2005 relative aux lois de financement de la sécurité sociale.
[52] Loi n° 2005-357 du 20 avril 2005 relative aux concessions d’aménagement du territoire ; Loi n° 2006-1537 du 7 décembre 2006 relative au secteur de l’énergie ; Loi n° 2005-357 du 20 avril 2005 relative aux aéroports.
[53] Loi n° 2007-1223 du 21 août 2007 en faveur du travail, de l’emploi et du pouvoir d’achat (dite loi TEPA).
[54] Loi n° 2007-1224 du 21 août 2007 sur le dialogue social et la continuité du service public dans les transports terrestres réguliers de voyageurs.
[55] Traité de Lisbonne, signé le 13 décembre 2007, texte officiel disponible sur EUR-Lex.
[56] Loi n° 2007-1786 du 19 décembre 2007 de financement de la sécurité sociale pour 2008.
[57] Loi n° 2008-758 du 1er août 2008 relative aux droits et devoirs des demandeurs d’emploi.
[58] Loi n° 2008-596 du 25 juin 2008 portant modernisation du marché du travail.
[59] Loi n° 2008-776 du 4 août 2008 de modernisation de l’économie (LME).
[60] Conseil de modernisation des politiques publiques, 4 avril 2008, mesures de la Révision générale des politiques publiques (RGPP).
[61] Loi n° 2009-879 du 21 juillet 2009 portant réforme de l’hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires.
[62] Loi n° 2009-1673 du 30 décembre 2009 de finances pour 2010.
[63] Loi n° 2010-1330 du 9 novembre 2010 portant réforme des retraites.
[64] Décision gouvernementale annoncée dans la loi de finances 2011.
[65] Loi n° 2010-123 du 9 février 2010 relative à l’entreprise publique La Poste et aux activités postales.
[66] Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, 2 mars 2012.
[67] Circulaire du Premier ministre du 18 décembre 2012 relative à la modernisation de l’action publique.
[68] Loi n° 2012-1510 du 29 décembre 2012 de finances rectificative pour 2012.
[69] Loi n° 2014-40 du 20 janvier 2014 garantissant l’avenir et la justice du système de retraites.
[70] Loi n° 2012-1509 du 29 décembre 2012 de finances pour 2013 ; Loi n° 2013-1278 du 29 décembre 2013 de finances pour 2014 ; Loi n° 2014-1654 du 29 décembre 2014 de finances pour 2015.
[71] Gouvernement français, Programme de stabilité 2014-2017, présenté par Manuel Valls.
[72] Loi n° 2014-626 du 18 juin 2014 relative à l’artisanat, au commerce et aux très petites entreprises (dite “loi Pinel”).
[73] Loi n° 2014-1654 du 29 décembre 2014 de finances pour 2015.
[74] Loi n° 2015-990 du 6 août 2015 pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques.
[75] Loi n° 2015-994 du 17 août 2015 relative au dialogue social et à l’emploi.
[76] Loi n° 2015-1702 du 21 décembre 2015 de financement de la sécurité sociale pour 2016.
[77] Loi n° 2015-1785 du 29 décembre 2015 de finances pour 2016.
[78] Loi n° 2016-1088 du 8 août 2016 relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels.
[79] Loi n° 2016-41 du 26 janvier 2016 de modernisation de notre système de santé.
[80] Loi n° 2016-1917 du 29 décembre 2016 de finances pour 2017.
[81] Conseil de l’Union européenne, décision (UE) 2017/37 relative à la signature du CETA.
[82] Agence des participations de l’État, cessions de participations dans les aéroports de Toulouse-Blagnac (2014), Lyon-Saint-Exupéry (2016) et Nice Côte d’Azur (2016) ; opérations de capital concernant Safran et Nexter.
[83] Ordonnances n° 2017-1385 à 2017-1389 du 22 septembre 2017 relatives au renforcement du dialogue social.
[84] Loi n° 2017-1837 du 30 décembre 2017 de finances pour 2018.
[85] Loi n° 2018-515 du 27 juin 2018 pour un nouveau pacte ferroviaire.
[86] Loi n° 2018-771 du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel.
[87] Loi n° 2017-1836 du 30 décembre 2017 de financement de la sécurité sociale pour 2018.
[88] Accord de partenariat économique entre l’Union européenne et le Japon, signé le 17 juillet 2018, Journal officiel de l’Union européenne.
[89] Loi n° 2018-1317 du 28 décembre 2018 de finances pour 2019.
[90] Loi n° 2019-828 du 6 août 2019 de transformation de la fonction publique.
[91] Décret n° 2019-1574 du 30 décembre 2019 relatif aux ressources prises en compte pour le calcul des aides personnelles au logement.
[92] Loi n° 2019-486 du 22 mai 2019 relative à la croissance et la transformation des entreprises (loi PACTE).
[93] Loi n° 2020-1721 du 29 décembre 2020 de finances pour 2021.
[94] Décret n° 2021-346 du 30 mars 2021 relatif au régime d’assurance chômage.