Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
La déclaration récente de Daniel Cohn-Bendit sur la crise migratoire à Mayotte, dans laquelle il a parlé de « freiner et rendre impossible cette immigration » qui causerait un « grand remplacement de la population », a provoqué une onde de choc médiatique. Il était choquant que l'ancien leader de Mai 68 puisse tenir de tels propos.
Pourtant, cette posture n’est pas si étonnante lorsque l’on examine les fondements idéologiques des libéraux libertaires comme Cohn-Bendit, souvent perçus à tort comme étant radicalement opposés aux libéraux identitaires. En réalité, ces deux courants partagent des convergences troublantes sur de nombreux sujets, masquées sous des discours apparemment antagonistes.
A partir de mai 68, les libéraux libertaires comme Daniel Cohn-Bendit sont devenus promoteurs du progressisme, dans le but de revendiquer une liberté totale des individus, qu’elle soit économique, sociale ou culturelle. Mais cette liberté s’inscrit paradoxalement dans un cadre néolibéral qui consacre l’individualisme et la dissolution des valeurs communes et des structures collectives. Sous couvert de tolérance et d’épanouissement personnel, ils n’hésitent pas à adopter des discours et des pratiques qui convergent avec les positions des libéraux identitaires sur des sujets comme l’immigration.
La référence au grand remplacement dans les propos de Cohn-Bendit en est un exemple flagrant. Ce concept, popularisé par Renaud Camus, repose sur une vision essentialiste de l'immigration. Que cette rhétorique soit reprise par l'ancien leader de mai 68 montre à quel point les libéraux libertaires, lorsqu’ils sont confrontés aux crises systémiques du capitalisme, s’alignent sur les solutions nativistes et autoritaires des identitaires.
De leur côté, les libertariens identitaires, bien qu’issus d’un autre spectre idéologique, partagent avec les libéraux libertaires une adoration pour l’ordre marchand et la liberté individuelle, mais avec une préférence pour une homogénéité culturelle et ethnique. Ils rejettent l’idée d’un mélange des populations, présenté comme une menace pour l'identité nationale. Ce repli identitaire se conjugue paradoxalement avec une acceptation totale des logiques marchandes globales, qu’ils considèrent comme le vecteur ultime de l’autonomie individuelle.
Ainsi, libéraux libertaires et libéraux identitaires s’accordent sur une même vision fragmentée de la société : d’un côté, une dissolution des liens collectifs au profit de l’individualisme marchand ; de l’autre, un recours à l'identitarisme pour pallier les failles de ce modèle. Les uns brandissent la liberté individuelle comme absolu, les autres l’identité, mais tous deux refusent une remise en cause radicale des structures du capitalisme.
Guy Debord avait prévu cette convergence dans La Société du Spectacle[1]. Le spectacle, selon Debord, est la domination de l’apparence sur le réel, de l’image sur l’essence. Dès lors, les oppositions politiques sont des simulacres, destinés à préserver l’ordre établi tout en donnant l’illusion du choix. Libéraux libertaires et libéraux identitaires incarnent deux facettes de cette mise en scène : l’un promet un progressisme émancipateur, l’autre un repli protecteur, mais tous deux évoluent dans le même cadre capitaliste. Le spectacle transforme les individus en spectateurs passifs, divisés par des conflits fabriqués pour mieux les éloigner de toute réflexion sur les causes profondes des crises : le système économique et social.
Les masques tombent, que Daniel Cohn-Bendit évoque le grand remplacement est normal puisque le capitalisme aux abois, se radicalise, allant vers sa forme libertarienne, identitaire et autoritaire.