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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

« C’est Nicolas qui paie », la fabrique d’un discours libertarien

« C’est Nicolas qui paie » : derrière ce slogan se cache une arme politique redoutable. En fabriquant le mythe d’un contribuable spolié par les assistés, il alimente une guerre sociale entre dominés et prépare le terrain à la casse de l’État social au profit des plus puissants.

« C’est Nicolas qui paie » est un mème politique devenu hashtag (#NicolasQuiPaie) qui met en scène un personnage imaginaire : Nicolas, le « bon contribuable ». Nicolas est censé incarner celui qui « travaille dur », « n’abuse pas », « ne fraude pas » — bref, l’honnête citoyen qui « paie pour tout le monde » mais qui « n’a droit à rien » car ses revenus dépassent de quelques euros les plafonds pour percevoir des aides.

Image générée par Chat GPT

Ce mème, massivement relayé sur le web par des comptes de droite, d’extrême droite et même du centre : David Lisnard, Eric Ciotti, Christelle Morançais, Guillaume Kasbarian, Marion Maréchal, Sarah Knafo et même Jordan Bardella qui, en cas de victoire du RN, souhaitait instaurer un DOGE français[1]. Il faut voir la prolifération de symboles empruntés à Javier Milei ou Elon Musk sur les réseaux sociaux pour se rendre compte que les idées libertariennes commencent à gagner du terrain : la tronçonneuse pour « tailler dans l’État », le Afuera[2] (dehors !) lancé contre tout ce qui « profite » des aides, le DOGE invoqué comme solution miracle pour se débarrasser des fonctionnaires improductifs.

En usant du mythe du contribuable spolié, il sert à détourner la colère vers ceux d’en bas (pauvres, chômeurs, allocataires) et plus particulièrement vers ceux qui sont désignés comme « étrangers ». Cependant, on s’aperçoit que derrière « C’est Nicolas qui paie », il y a tout un imaginaire libertarien et producériste[3]. Les boucs émissaires ne se limitent plus aux « assistés » et aux « étrangers » car cette rhétorique du parasite s’étend désormais aux « boomers » et aux fonctionnaires.

Pour prendre l’exemple des retraités appelés avec mépris « boomers », ces derniers seraient des privilégiés ayant bénéficié d’un contexte économique favorable, « Les Trente Glorieuses », avec une croissance économique dépassant les 5 %, de réformes sociales généreuses comme la retraite à 60 ans ou les 35 heures. Et désormais, ils « coûteraient » trop cher en grevant le budget des actifs et en bloquant les réformes « nécessaires ».

Certes, l’après-guerre a été une période de forte expansion économique mais les générations parties à la retraite aujourd’hui ont aussi connu des transformations économiques brutales :

  • Le choc pétrolier de 1973, qui marque la fin des Trente Glorieuses, suivi par une explosion du chômage de masse dès les années 80.
  • La désindustrialisation brutale de pans entiers de territoires qui a provoqué le déclin de la classe ouvrière.
  • Des vagues de licenciements, de précarisation et de chômage de longue durée, qui ont touché durablement ces générations, avec parfois des carrières hachées.

Contrairement au cliché du retraité aisé profitant de la vie au soleil, le niveau de vie médian des retraités n’est pas supérieur à celui des actifs, surtout depuis les années 2010. Selon la Drees, le niveau de vie médian des retraités est inférieur à celui des actifs depuis 2017[4]. Les retraités actuels vivent souvent avec une pension plus faible que leur dernier salaire : en moyenne, un retraité touche environ 1 500 € brut par mois et la moitié touche moins que ça. Près de 5 % des retraités vivent sous le seuil de pauvreté — un chiffre qui grimpe pour les femmes, qui ont eu des carrières plus discontinues.

Or, s’attaquer au retraité c’est surtout en réalité s’en prendre au système de retraite par répartition, symbole de l’Etat social de l’après-guerre que honnissent les libertariens comme Nicolas. Ces derniers voudraient le faire disparaître au profit d’une retraite par capitalisation. Dans la répartition, chaque actif cotise pour financer les pensions des retraités d’aujourd’hui alors que dans la capitalisation, chacun épargne pour soi-même dans des fonds de pensions. Nous passerions d’un système de solidarité garanti collectivement à une individualisation où le risque serait entièrement supporté par chacun, notamment en cas de krach boursier. De plus, la capitalisation favorise forcément les salariés les plus aisés car ils peuvent épargner tôt et beaucoup, les inégalités de salaires se transforment ainsi en inégalités de pensions. En réalité, au-delà du système de retraite, les Nicolas veulent surtout se débarrasser de l’Etat social parce que celui-ci ferait augmenter le poids des prélèvements obligatoires.

Posons nous la question : y a-t-il trop de prélèvements obligatoires en France ? La question est baisée. En effet, si l’on s’en tient au taux des prélèvements obligatoires, la France détient effectivement le record sur l’année 2022 avec un taux de 48%[5]. Mais quand on parle des prélèvements obligatoires, la confusion est souvent faite entre les impôts et les cotisations sociales. Les impôts financent le budget de l'État et des collectivités locales. Ils n’ont pas de contrepartie directe pour ceux qui les paient. L’argent récolté sert à financer des services publics mais aussi… la charge de la dette. Les cotisations sociales sont liées au financement de la protection sociale et ouvrent droit à des prestations sociales pour les cotisants : pensions de retraite, indemnités chômage, remboursements de soins et de médicaments, allocations familiales…

Comparée à d’autres pays développés, la France est dans le haut du panier en termes de prélèvements obligatoires mais aussi de services publics, d’infrastructures, d’éducation gratuite, de système de santé universel via la Sécurité sociale. Dire « on paie trop » revient souvent à refuser de dire qui paie et surtout pour quoi. En réalité, le ressenti d’injustice ne vient pas tant du niveau d’impôts que du sentiment que certains - notamment les grandes fortunes et les multinationales - échappent à la contribution commune. Ainsi, l’évasion fiscale serait d’un ordre de grandeur compris entre 80 et 100 milliards d’euros par an[6]. Il faut également rappeler que les entreprises bénéficient d’aides diverses (crédits d’impôts, exonérations de cotisations sociales, subventions directes) à hauteur de 211 milliards d’euros[7]. L’assistanat n’est pas du côté de celui qu’on croit.

La lecture en termes de prélèvements obligatoires est limitée car il faut également regarder du côté des dépenses contraintes. Ainsi près d’un tiers des salaires sont absorbés pour payer des loyers qui vont alimenter la rente des investisseurs immobiliers — par ailleurs, souvent des Nicolas.

En réalité, Nicolas est rarement un ouvrier, un infirmier ou un chauffeur livreur. Nicolas, c’est surtout ce cadre des classes moyennes supérieures, qui a un emploi souvent planqué dans la finance, le marketing, le management, ou le commerce international. C’est un profil bien décrit par David Graeber dans son ouvrage où il démontre que les Nicolas occupent bien souvent un bullshit job[8], un emploi « surpayé » à ne pas produire grand-chose mis à part bla-blater, pondre des PowerPoint, écrire des mails, remplir des tableaux Excel, participer à des réunions… Sa fonction est de servir les marchés financiers et de maintenir en vie le capitalisme bureaucratique. Nicolas était longtemps plutôt modéré et adorait le libéralisme économique qui le gavait de primes et de stock-options. Mais depuis que sa position est fragilisée, son ressentiment se radicalise en basculant vers un libertarianisme autoritaire, incarné par le président argentin Javier Milei, le milliardaire de la tech Elon Musk ou les gourous de la Silicon Valley.

En définitive, le mème « C’est Nicolas qui paie » est surtout une opération idéologique qui vise à détourner l’attention populaire des véritables profiteurs du système que sont les rentiers, les multinationales, les actionnaires qui vivent de dividendes et d’optimisation fiscale sur le dos des « producteurs », pour désigner des parasites, en l’occurrence, parmi les plus vulnérables, les bénéficiaires du RSA, les chômeurs, les migrants, mais aussi les fonctionnaires et les retraités.

En fait, cette rhétorique basée autour de la spoliation d’un Etat social qui viendrait pomper les revenus des producteurs pour financer l’oisiveté des improductifs permet de justifier les baisses d’impôts (pour les plus aisés, cela va de soi), la privatisation de la Sécurité sociale, l’individualisation des risques avec notamment la mise en œuvre d’une retraite par capitalisation. Nicolas, issu des classes moyennes supérieurs, bullshit job par excellence, défend avant tout le maintien de ses privilèges de classe car il souhaite moins d’impôts pour lui et plus de liberté pour les marchés. C’est le fantasme libertarien d’un État minimal réduit à ses fonctions régaliennes.

Bien évidemment, il n’est pas question de sacraliser la dépense publique, et on peut d’ailleurs en cherchant bien trouver un nombre élevé de mesures dispendieuses servant à compenser les inconvénients de la mondialisation sur l’économie française. Cela ne doit pas faire oublier les inepties fiscales, les déserts de services publics dans certains territoires — où l’on peine à trouver un médecin, un bureau de poste, une école ou une gendarmerie — ni les dysfonctionnements d’une administration souvent plus zélée pour recouvrer les sommes dues que pour verser celles qu’elle doit. À cela s’ajoute un État, dévoyé par le néolibéralisme, devenu une machine à redistribuer aides publiques et cadeaux fiscaux aux plus riches et aux multinationales. Dans ce contexte, on comprend mieux l’adhésion de certains artisans, commerçants, travailleurs indépendants, voire d’ouvriers et d’employés au slogan « C’est Nicolas qui paie ».

Ce discours libertarien peut séduire une partie des classes populaires, mue par le ressentiment envers des catégories sociales souvent plus fragilisées, d’autant plus, en l’absence d’une gauche crédible. Car c’est en recentrant le débat sur la socialisation des moyens de production, le salaire socialisé ou la souveraineté économique que l’on pourrait véritablement contrer ce mème. Car si l’on détruit ce qui reste de l’État social, ce ne sont pas les Nicolas qui y perdront, ce sont celles et ceux qui n’ont que leur salaire pour vivre, celles et ceux qui ont besoin de l’école publique, de la Sécurité sociale, d’une retraite mutualisée pour ne pas tomber dans la pauvreté. Au fond, Nicolas ne paie pas pour les autres parce que Nicolas paie pour maintenir un système qui le sert, lui, et qui sacrifie le bien commun sur l’autel de ses intérêts privés.

Nicolas Maxime 


[1] Le Figaro, S’inspirant d’Elon Musk, Jordan Bardella souhaite un «ministère chargé de l’Efficacité gouvernementale», 14 mars 2025.

[2] La tronçonneuse brandie pour tailler dans les dépenses publiques, tout comme le cri Afuera! – signifiant "dehors !" – sont devenus les emblèmes de la politique anarcho-capitaliste incarnée par le président argentin Javier Milei.

[3] Le philosophe Michel Feher démontre que le Rassemblement National divise la société française en deux classes moralement antinomiques : les producteurs qui n'aspirent qu'à vivre du produit de leurs efforts et les parasites réfractaires à la " valeur travail ". Les premiers contribuent à la prospérité nationale par leur labeur, leurs investissements et leurs impôts, tandis que les seconds sont tantôt des spéculateurs impliqués dans la circulation transnationale du capital, financier ou culturel, et tantôt des bénéficiaires illégitimes de la redistribution des revenus, c'est à dire les allocataires des aides sociales et les immigrés. Cette vision de la société est désignée sous le terme de producérisme. Michel Feher, Producteurs et parasites : L’imaginaire si désirable du Rassemblement National, La Découverte, 2024.

[4] Drees, Les retraites et les retraités, édition 2020.

[5] Insee.fr

[6] Rapport du syndicat national Solidaires Finances Publiques, septembre 2018.

[7] Sénat, Commission d'enquête sur l'utilisation des aides publiques aux grandes entreprises et à leurs sous-traitants, Rapport N°808 du 1er juillet 2025.

[8]  Le bullshit job est une expression anglaise qui se traduit généralement par « travail inutile » ou « emploi à la con ». Il se caractérise par un emploi qui ne sert à rien, où la personne qui l’exerce peut ressentir de la frustration ou une forme d’aliénation. En d’autres termes, le salarié n’aurait pas l’impression de contribuer activement à la société, car son travail et ses tâches quotidiennes en entreprise sont vides de sens. David Graeber, Bullshit Jobs, Les liens qui libèrent, 2018.

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