Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Il y a tout juste vingt ans, le 29 mai 2005, le peuple français rejetait à plus de 54 %[1] le traité établissant une Constitution pour l’Europe. Ce fut un événement historique, un moment de clarté politique rare dans la confusion démocratique contemporaine : pour la première fois depuis longtemps, les électorats populaires de droite et de gauche ont convergé dans une même défiance à l’égard du bloc central libéral, incarné à l’époque par le tandem Hollande-Sarkozy, futurs présidents et artisans zélés de la construction européenne néolibérale.
Les études en rapport avec la sociologie électorale ont démontré que plus les électeurs étaient précaires, ouvriers, employés, jeunes sans capital, plus ils ont voté « non ». À l’inverse, plus l’électorat était aisé, diplômé, urbain, plus il s’est rangé du côté du « oui ». Ce fut un vote de classe, une révolte sociale contre un ordre technocratique qui, depuis Maastricht, piétinait méthodiquement les souverainetés populaires au nom des marchés.
Et pourtant, deux décennies plus tard, le constat est amer : le camp du Non n’a pas su ou pas pu capitaliser sur sa victoire politique. Non seulement le traité fut appliqué sous une autre forme — via le traité de Lisbonne — au mépris du suffrage universel, mais les forces politiques issues du « non » ont soit trahi, soit dérivé, soit sombré dans l’impuissance.
Les deux partis politiques considérés comme le camp du mal, LFI et RN, se sont normalisés sur cette question. À gauche, La France insoumise, qui avait un temps promis une stratégie de rupture avec l’Union européenne via un « plan A » de renégociation et un « plan B » de sortie, a progressivement édulcoré sa position. Par souci d’unité électorale et de respectabilité médiatique, elle a remisé toute velléité de désobéissance européenne, au point de n’être plus audible sur la question. À l’extrême droite, le Rassemblement national, jadis défenseur d’une sortie de l’euro, a opéré une normalisation stratégique. Obsédé par la conquête du pouvoir et sa respectabilité auprès des élites économiques, il a renoncé à toute rupture avec les traités européens. Son discours se focalise désormais quasi exclusivement sur les questions identitaires et migratoires, au détriment de toute critique structurelle du capitalisme financier.
Quant au camp souverainiste traditionnel, il ne s'agit plus que d'un magma incohérent composé d'ex gaullistes sociaux, de complotistes en tous genres et de réactionnaires identitaires qui se retrouvent dans une bouillie souveraino-zemmourienne néolibérale. Le magazine Front Populaire, malgré sa prétention à représenter la France populaire, s’adresse en réalité à une petite bourgeoisie provinciale nostalgique de l’ordre ancien. L’UPR de François Asselineau n'a que le Frexit à la bouche, mais sans proposer une rupture claire avec le capitalisme financier. « On verra après », disent-ils, comme si la souveraineté formelle pouvait suffire sans s’attaquer à l’hégémonie réelle des marchés et des multinationales.
Cette illusion est tragique. Car dans un monde où la finance globalisée dicte sa loi, où les États sont sous surveillance constante des agences de notation, des fonds spéculatifs et des banques centrales, il ne suffit pas de sortir de l’UE pour retrouver une maîtrise démocratique. Si l'on ne sort pas aussi du capitalisme financier, la souveraineté n'est qu'un mot vide. Le capitalisme d'aujourd'hui a dissous les souverainetés nationales sans les remplacer par une souveraineté populaire européenne. Il ne reste qu’un empire des normes, des traités, des lobbies et des marchés. Il y a une grande méprise chez les souverainistes, car la plupart sont de droite néolibérale et surtout obsédés par les questions d'identité, d'immigration et d'Islam. Les seuls mouvements proposant une ligne cohérente sont aujourd’hui marginaux : le PRCF et le Pardem, qui conjuguent souveraineté nationale et rupture anticapitaliste.
Du côté de la gauche institutionnelle, l’horizon reste figé : une « autre Europe » serait possible. L’Europe sociale, démocratique, écologique, serait à portée de main, pour peu qu'on veuille bien « réorienter les traités ». Or cette ligne, aussi généreuse en intentions qu’irréaliste dans les faits, tient davantage du mythe du Père Noël que de la stratégie. On ne transforme pas une construction conçue pour protéger la concurrence libre et non faussée en un outil de solidarité. Le marché unique, la libre circulation des capitaux, la monnaie unique, la Banque centrale indépendante, l’interdiction des déficits publics, les règles de la concurrence... tout cela n’est pas amendable. C’est l’ADN de l’Union européenne où aucune politique sociale ne peut être mise en œuvre. Il n’y a pas d’Europe sociale possible sans défaire d’abord l’Europe néolibérale. Et il n’y a pas d’Europe néolibérale sans capitalisme financier.
À l’heure où les inégalités explosent, où les services publics s’effondrent, où la souveraineté populaire est dissoute dans des structures opaques, il faut avoir le courage de dire ce que plus personne n’ose affirmer : l’Union européenne, dans sa forme actuelle, est un carcan. Elle ne peut être réformée de l’intérieur, pas plus qu’on ne peut transformer une prison en école par la bonne volonté des détenus.
La seule voie cohérente pour restaurer une souveraineté démocratique, pour reconstruire des protections sociales, écologiques et économiques, c’est de sortir à la fois de l’Union européenne et du capitalisme financier. Il ne s’agit pas seulement de quitter des traités, mais de reprendre le contrôle sur les leviers fondamentaux : la monnaie, le crédit, l’investissement, les services publics, la planification économique. C’est cela, une véritable souveraineté populaire. Tout le reste n’est qu’aménagement du désastre.
Il est temps de réarmer politiquement et intellectuellement cette idée. Vingt ans après le Non de 2005, l’histoire n’est pas terminée. Mais elle exige un véritable sursaut démocratique.
Nicolas Maxime
[1] Résultats officiels du référendum du 29 mai 2005 : Ministère de l’Intérieur (54,67 % de Non, participation 69,37 %).