Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Le PSG sacré vainqueur de la ligue des champions : il n'en fallait pas plus pour qu'aussitôt les Champs-Élysées soient transformés en zone de non-droit : vitrines brisées, magasins pillés, voitures incendiées, et selfies sur fond de chaos. Ces scènes, que l’on feint de découvrir à chaque fois, ne sont ni nouvelles ni spontanées : elles relèvent d’un désordre médiatique et spectaculaire, parfaitement intégré à la vie politique française.
On pourrait parler à propos de ces émeutiers d'un lumpenproletariat. Ce mot est forgé par Karl Marx, à partir de l’allemand Lumpen (haillons) et prolétariat.
Il désigne des groupes en marge de la production capitaliste : mendiants, criminels, vagabonds, anciens soldats, prostituées, voyous — bref, des individus déconnectés de la production et des luttes ouvrières organisées.
Marx considérait le lumpenproletariat comme la chair à canon de la contre-révolution car le capital peut les utiliser comme une force de déstabilisation contre les mouvements ouvriers. Dans l'ouvrage Le 18 brumaire de Louis Bonaparte[1], le philosophe socialiste montre comment le futur Napoléon III va instrumentaliser ce lumpen pour s'emparer du pouvoir et briser les résistances populaires.
À l'heure actuelle, qui représente mieux le lumpen que l'émeutier ? Ce lumpenproletariat festif et destructeur n'a rien d'un sujet politique. Il ne revendique rien, il consomme le chaos comme une marchandise — et il en est consommé. Il ne construit aucun avenir, il jouit de la ruine du présent. Il est l’exact inverse du prolétaire conscient : sans projet, sans classe, sans mémoire, sans autre drapeau que celui de Nike ou du PSG.
Mais il est utile.
Utile à la droite, qui trouve dans chaque vitrine fracassée un nouvel argument pour renforcer le quadrillage sécuritaire, pour imposer la vidéosurveillance, pour fliquer les militants syndicaux, les étudiants, les Gilets jaunes, les retraités, les paysans.
Utile au gouvernement, et notamment au ministère de l'intérieur, qui laisse pourrir l’espace public et récolte l’adhésion au nom de l’ordre.
Utile à la technocratie autoritaire, qui impose la société du contrôle en prétendant défendre la « République ».
Mais ce lumpen est aussi utile à une certaine gauche, qui, par paresse ou par fétichisme de la transgression, continue de voir dans ces émeutiers des « opprimés qui se révoltent », des héros incompris d’une insurrection à venir. Comme si le vol d’une trottinette électrique ou la destruction d’un abribus étaient des actes révolutionnaires. Comme si piller une vitrine Louis Vuitton équivalait à abolir le Capital. Comme si le refus de toute forme d’organisation politique, de tout discours articulé, de toute alliance de classe, pouvait accoucher de l’émancipation collective.
Qualifier de lumpen ces jeunes émeutiers n’a rien d’une essentialisation fondée sur l’origine, la classe ou la culture, encore moins d’un eugénisme social. Cependant, il s'agit avant tout de désigner une position instable dans le rapport au pouvoir et à la lutte collective que d'inférioriser ces jeunes émeutiers.
De plus, cette désaffiliation n'est pas que politique ou sociale. Comme l’a montré Emmanuel Todd dans La défaite de l'Occident[2], ce type de comportement reflète aussi le nihilisme qui traverse les sociétés occidentales, marquées par l’effondrement des repères collectifs, la perte de sens, et le recul des grandes idéologies ou croyances.
La vérité est plus tragique : ce lumpen n’est ni une menace pour le pouvoir, ni un espoir pour le peuple. Il est l’allié objectif du système qu’il prétend défier. Il en est la figure inversée, spectaculaire, mais non subversive.
Cela ne signifie pas que le lumpen est irrécupérable. Des penseurs comme Frantz Fanon, Huey Newton ou même Che Guevara ont vu dans certains éléments du lumpen un potentiel révolutionnaire, justement parce qu’ils n’avaient rien à perdre. Ils ont montré qu’il peut être politisé, organisé, transformé — à condition de lui proposer autre chose qu’un slogan ou un ennemi : un horizon, une discipline, un projet collectif.
Mais sans ce travail, il restera ce qu’il est aujourd’hui : une force disponible pour le pouvoir, pas pour le peuple.
Nicolas Maxime