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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Autogestion et économie sociale et solidaire : repenser le modèle

Loin d’un modèle alternatif, l’ESS reproduit souvent les logiques du capitalisme qu’elle prétend dépasser.

Autogestion et ESS. Derrière ces mots, on a l'impression que se dessine un monde merveilleux. Un monde sans patron, sans hiérarchie pesante, où les décisions seraient partagées, les profits réinvestis, et le travail aurait enfin du sens. Mais l’envers du décor est moins bien idyllique car dans la réalité, les structures de l’économie sociale et solidaire ressemblent souvent, de près, à celles du monde capitaliste qu’elles prétendent dépasser. Dans leur ouvrage, Travailler sans patron, Simon Cottin-Marx et Baptiste Mylondo[1] révèlent les limites structurelles et idéologiques de l’économie sociale et solidaire (ESS) et de l’autogestion telle qu’elle est effectivement pratiquée.

On parle beaucoup d’autogestion, de démocratie interne, de réappropriation du travail par les salariés. Mais ces pratiques restent extrêmement marginales. Les coopératives, pourtant souvent mises en avant comme vitrines d’autogestion, ne concernent que 313 000 emplois[2], toutes formes confondues (y compris coopératives agricoles, bancaires, etc.)... Et parmi celles-ci, seules les SCOP et les SCIC, au nombre total de 3 700, permettent un réel pouvoir majoritaire des salariés... ce qui ramène le chiffre à 62 000 salariés dont 65 % de sociétaires[3]. Et pour les expériences vraiment issues de reprises d’entreprise par les salariés ? On tombe à 1 400 sur la période 2000-2010[4]. C’est dire si ce modèle est minoritaire.

Ces exceptions nourrissent un récit enthousiasmant : celui d’entreprises reprises et désormais gérées par leurs salariés, montrées en exemple comme si elles incarnaient l’avenir du travail.  Ainsi, Simon Cottin-Marx et Baptiste Mylondo identifient trois grands mythes de l’ESS : son unité, sa démocratie, et sa capacité à réconcilier travail et capital. En réalité, l’ESS, loin d’être homogène, regroupe majoritairement des structures dont le fonctionnement est calé sur les entreprises capitalistes classiques. C’est le cas des banques coopératives, qui représentent la majorité des banques de dépôt en France, des coopératives agricoles devenues des multinationales, telles que Tereos ou Sodiaal, des groupes mutualistes qui accompagnent la privatisation de la Sécurité Sociale ou encore des supermarchés coopératifs comme Super U ou E.Leclerc dont les méthodes sont similaires au patronat.

Au sein de ces sociétés, l’autogestion revendiquée apparaît bien souvent comme un simulacre démocratique. Simon Cottin-Marx et Baptiste Mylondo analysent en détail le fonctionnement du Crédit Mutuel, montrant comment les mécanismes de consultation sont soigneusement encadrés pour neutraliser la parole des membres. Les décisions sont prises en amont, les échanges hiérarchisés, les débats dirigés. La participation devient une mise en scène, un outil de légitimation des décisions déjà prises.

Et même dans les structures plus modestes qui revendiquent une gouvernance démocratique, la réalité du pouvoir est souvent bien différente de l’intention affichée en restant souvent concentrée dans les mains de quelques dirigeants. Le principe d’autogestion se heurte aux contraintes de gestion, à la complexité technique, à la spécialisation. La coopérative AOIP illustre un processus classique de dégénérescence : montée en hiérarchie, exclusion des ouvriers non qualifiés, fin de l’égalité salariale, introduction de directeurs généraux extérieurs... jusqu’à devenir une entreprise presque comme les autres.

À cela s’ajoutent que certaines structures de l’ESS se distinguent par des dérives notables, à l’image de dirigeants bénéficiant de rémunérations mirobolantes et d’avantages en nature. Ainsi, le Canard Enchaîné a révélé que le directeur de l’association Equalis, active dans le secteur médico-social, percevait un salaire mensuel de 11 000 euros, assorti d’un logement et d’un véhicule de fonction. À cela s’ajoute la prolifération des contrats précaires, qui fait de l’économie sociale et solidaire un laboratoire néolibéral, loin des principes de démocratie et de solidarité qu’elle est censée incarner.

En parallèle, les associations, qui représentent 79 %[5] des emplois de l’ESS, sont extrêmement dépendantes des financements publics. Or, ces derniers ont changé de forme : les subventions directes ont cédé la place à des financements indirects plaçant les associations en concurrence et les transformant en fournisseurs de prestations. Cela a des conséquences : les associations doivent rendre des comptes, se conformer à des normes de performance, remplir des tableaux Excel et parfois même transformer leurs bénéficiaires en clients.

Loin d’être un modèle alternatif généralisé, l’ESS apparaît souvent comme la forme dominée de l’économie dominante. Les projets autogestionnaires vivent dans une tension permanente entre deux pôles : d’un côté la volonté de créer des espaces collectifs réellement alternatifs, de l’autre la nécessité de survivre dans un environnement compétitif. L’autogestion, loin d’être un état stable, est une dynamique fragile, toujours menacée de routinisation, de recentralisation ou de domestication par l’institution.

Faut-il dès lors renoncer à l’autogestion ? Simon Cottin-Marx et Baptiste Mylondo proposent que les collectifs puissent mourir pour renaître, se transformer, résister à la bureaucratisation. L’enjeu est de ne pas sacraliser les structures, mais d’en faire des espaces vivants, où la démocratie ne soit pas figée mais réinventée sans cesse. L’autogestion, plus qu’un modèle, serait une tension, un chemin instable à emprunter collectivement. Mais cela suppose une lucidité politique, loin des récits enchantés.

 

Nicolas Maxime


[1] Simon Cottin-Marx & Baptiste Mylondo, Travailler sans patron. Mettre en pratique l’économie sociale et solidaire, Gallimard, 2024.

[2] Rapport de l’Avise – Chiffres clés de l’ESS en France 2022.

[3] Confédération générale des Scop – Rapport d’activité 2022.

[4] Maxime Quijoux, « Vous allez trouver une façon d’être dirigeant. » Formation coopérative et résistances ouvrières dans une usine reprise par ses salariés, Politix N°126, 2019.

[5] Conseil national des chambres régionales de l'économie sociale et solidaire (CNCRESS) – Panorama de l’ESS 2021.

Article paru dans la revue Royaliste N°1303

Article paru dans la revue Royaliste N°1303

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