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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Le cynisme des politiques migratoires

En moins de deux ans, la Première ministre italienne Giorgia Meloni, pourtant élue sur un programme identitaire et anti-immigration, aura ouvert la péninsule à près d’un million de travailleurs migrants. Le dernier décret triennal du gouvernement italien prévoit en effet l’accueil de 500 000 travailleurs étrangers supplémentaires d’ici 2028, qui viendront s’ajouter aux 450 000 permis déjà délivrés pour la période 2023-2025[1].

Illustration par Philippe Bondurand

L’Italie, comme d’autres pays européens, manque cruellement de bras pour faire tourner ses chantiers, ses exploitations agricoles, ses restaurants ou ses chantiers navals. Il faut surtout y voir la confirmation du cynisme de l'extrême droite : les mêmes qui agitent la peur de « l’invasion » pour gagner des voix n’ont aucun scrupule à faire venir une main-d’œuvre immigrée, docile et bon marché, pour satisfaire les besoins structurels du Capital.

Daniel Véron a mis en évidence le rôle fondamental de l’immigration irrégulière dans les stratégies patronales, en ce qu’elle permet d’exercer une pression constante à la baisse sur les salaires[2]. Dans des secteurs comme l’agriculture, le BTP, la restauration-hôtellerie, le nettoyage ou encore les services à domicile, les travailleurs sans-papiers sont devenus une main-d’œuvre indispensable, car ils permettent de maintenir des conditions de travail dégradées, plus intensives et moins bien rémunérées.

Un système administratif kafkaïen se met en place qui place une partie des migrants dans l’irrégularité et, au bout de la chaîne, un patronat ravi de disposer de travailleurs précaires, facilement exploitables, souvent sans droits effectifs. Ainsi, en Italie, des dizaines de milliers de migrants vivent et travaillent déjà dans une zone grise où l’irrégularité et le travail informel sont la norme. Meloni elle-même a reconnu l’ampleur du problème : l’écart entre les quotas officiels et les contrats effectivement signés génère une immigration clandestine de fait, intégrée à l’économie et aux profits patronaux. Dans ce cas, le travail migrant constitue une « délocalisation sur place », un mécanisme où les entreprises, plutôt que de déplacer leur production vers des pays à bas coût, importent une main-d’œuvre précarisée directement sur le sol national.

Pendant ce temps, au Soudan, la guerre a déjà jeté plus de 10 millions de personnes sur les routes. Mais faute d’argent, le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies annonce qu’il pourrait fermer ses camps de réfugiés soudanais, privant ainsi des centaines de milliers de familles du minimum vital pour survivre[3].

On parle de fermeture des frontières, « pacte migratoire » et « lutte contre les passeurs », mais on laisse s’effondrer les rares infrastructures humanitaires encore debout. Les peuples qui fuient la guerre, la faim ou le dérèglement climatique n’ont plus d’autre horizon que l’exil vers l’Europe — un exil que l’Europe elle-même organise. L’inaction des gouvernements européens et le désengagement financier des grandes puissances à l’égard de l’Afrique ne sont pas un accident. Au lieu de permettre aux populations de rester chez eux et de vivre décemment, les populations sont poussées à l'exil par la misère et la guerre afin de devenir une réserve infinie de bras corvéables à destination du marché européen du travail.

C’est là que se situe le cynisme des politiques migratoires modernes. Sous couvert de protéger les nations et de rassurer des électorats inquiets, elles organisent en réalité une main-d’œuvre corvéable à merci. Derrière les murs, les barbelés et les discours sécuritaires, l’économie de l’Union européenne dépend de ces exilés qu’elle prétend repousser : cueillir nos fruits, construire nos routes, soigner nos vieux, livrer nos repas… Il s’agit en réalité de faire tourner des pans entiers de secteurs que l’on abandonne au low cost humain.

Pendant ce temps, les véritables causes de l’exil — pillage des ressources, accords commerciaux inégaux, corruption entretenue, soutien aux régimes autoritaires — restent soigneusement invisibles dans le débat public. Car poser la question du pourquoi, c’est remettre en cause l’ordre économique mondial — le capitalisme néolibéral — dont profitent ceux qui prétendent aujourd’hui nous « protéger ».

Giorgia Meloni peut bien promettre de « bloquer les bateaux », signer un accord avec l’Albanie pour externaliser l’asile ou prêcher la fermeté aux frontières, la réalité est toute autre. L’Italie, comme toute l’Union européenne, ne veut pas tarir les flux migratoires. Au contraire, les capitalistes ont besoin des migrations pour obtenir des travailleurs, sans droits politiques et sociaux, incapables de négocier leur force de travail. Le migrant devient une variable d’ajustement utile à la fois pour le patronat car sa précarité est une condition de sa rentabilité et également un épouvantail pour la politique médiatique du spectacle. Et tant pis si des millions de jeunes Africains n’ont aucun avenir dans leur propre pays et sont obligés de fuir. Leur exil est devenu une rente pour le Capital.

Ce système cynique des politiques migratoires : fabriquer la misère là-bas, exploiter l’exil ici, entretenir la peur dans les médias pour mieux diviser… ne tombera pas tant qu’on ne comprendra pas que la question migratoire n’est pas en soi le problème mais un symptôme d’un ordre économique à renverser.

Nicolas Maxime

 

[1] En Italie, Meloni ouvre les portes à 500 000 travailleurs étrangers supplémentaires, Les Échos, 25 septembre 2025, https://www.lesechos.fr/monde/europe/en-italie-meloni-ouvre-les-portes-a-500000-travailleurs-etrangers-supplementaires-2174152.

[2] Daniel Veron, Le travail migrant, l'autre délocalisation, Paris, La Dispute, 2024.

[3] Infomigrants, ONU : faute d'argent, le PAM menace de fermer des camps de réfugiés soudanais, 2 juillet 2025, https://www.infomigrants.net/fr/post/65498/onu--faute-dargent-le-pam-menace-de-fermer-des-camps-de-refugies-soudanais.

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