Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Le prolo blanc, bouc émissaire de la gauche

Une partie de la gauche a décidé de faire du prolo blanc une nouvelle figure de bouc émissaire érigé en privilégié, « l’homme blanc hétéro cis ». Dans certains cas, ce prolo blanc, le plus souvent issu de la ruralité et de la France périphérique, est caricaturé en beauf raciste et inculte qui ne sait pas orthographier correctement. C’est du mépris social, du mépris social de gauche.

C’est exactement le même mécanisme que celui qu’utilise la droite ou l’extrême droite quand elle désigne le jeune racisé des quartiers populaires comme responsable de tous les maux de la société. Dans les deux cas, au lieu d’analyser les rapports de classes, les dominations économiques, l’organisation réelle de la société, on préfère désigner un coupable, un individu ou un groupe à blâmer — et sur lequel concentrer rancœurs et ressentiments.

Le plus tragique est que ce « prolo blanc », que certains discours « progressistes » transforment en figure repoussoir, est bien souvent parmi les plus exposés à la précarité : licenciements, relégation géographique, déclassement social, isolement, invisibilité politique. Réduire ces hommes (et ces femmes, car le même discours s’applique parfois aux « mères au foyer blanches ») à leur couleur de peau et à leur genre, c’est effacer toute leur réalité matérielle et ignorer qu’eux aussi subissent le poids d’un système économique qui les exploite et les relègue.

En essentialisant ainsi des populations sur un seul axe (race, genre, orientation), on fragmente le camp populaire, on divise artificiellement ceux qui, malgré leurs différences, ont un intérêt commun à défendre — travailleurs, précaires, jeunes de quartiers, habitants des zones rurales abandonnées, immigrés, femmes, minorités sexuelles… On remplace également la critique structurelle (le capital, l’État gestionnaire, la dépossession démocratique) par une moralisation de la lutte politique car il ne s’agit plus de transformer les rapports sociaux mais de désigner qui doit se taire, s’excuser, se racheter.

C’est une impasse stratégique et un piège idéologique qui détourne de l’essentiel car le cœur du problème n’est pas « l’homme blanc cis hétéro », mais le capital et les rapports de domination qu’il organise et reproduit.

Bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il faut nier le racisme, le sexisme ou l’homophobie mais cela implique de refuser d’en faire des armes pour dresser les dominés les uns contre les autres, ou pour exonérer les véritables dominants de leurs responsabilités.

Car il y a des affects identitaires chez les prolos blancs, notamment les électeurs du RN (comme il y en a d’ailleurs dans certains quartiers populaires chez certains habitants vis-à-vis des juifs et des LGBT). Mais il faut clairement distinguer l’électeur facho, foncièrement raciste et irrécupérable, de celui qui vote RN parce qu’il dit en avoir marre de payer pour les assistés et les étrangers. C’est cette rhétorique producériste[1] qu’il faut comprendre, car cet électorat populaire, souvent issu des zones désindustrialisées, se sent déclassé et dépossédé, ce qui l’amène à nourrir du ressentiment envers des groupes sociaux encore plus fragilisés.

Lors des Gilets jaunes, ce sont justement ces personnes, mues par un sentiment de dépossession, qui se sont mobilisées. Et c’est en se retrouvant autour des ronds-points ou des portiques d’autoroute qu’elles ont pu développer une conscience de classe. On peut d’ailleurs constater, au vu de leurs revendications, qu’elles étaient très peu centrées sur l’identité ou l’insécurité, mais bien davantage sur la démocratie et la justice fiscale.

Ça montre que ces personnes peuvent abandonner leurs affects identitaires quand elles se mobilisent autour d’un projet commun, et non pas dans le simple ressentiment contre les bénéficiaires du RSA ou les migrants. Si on ne croit pas que cela est possible, alors autant arrêter d’y croire tout court et se préparer à la guerre civile.

Bref, hier comme aujourd’hui, la désignation d’un bouc émissaire — qu’il s’agisse du jeune de banlieue pour la droite, ou du prolo blanc pour une certaine gauche — sert toujours à protéger le centre de gravité du pouvoir, entretient la guerre entre pauvres, la fragmentation des luttes, et désarme toute perspective d’émancipation.

Seule une approche qui articule classes, dominations spécifiques et horizon commun peut permettre de sortir de ce piège et de refonder un bloc populaire capable de peser politiquement. Car si la gauche espère toujours un jour mobiliser et unir les classes populaires autour d'un même projet, elle doit sortir du mépris social envers les prolos blancs, et ce même s'ils votent pour le Rassemblement national.

 

Nicolas Maxime


[1] Le philosophe Michel Feher démontre que le Rassemblement national divise la société française en deux classes moralement antinomiques : les producteurs qui n'aspirent qu'à vivre du produit de leurs efforts et les parasites réfractaires à la valeur travail. Les premiers contribuent à la prospérité nationale par leur labeur, leurs investissements et leurs impôts, tandis que les seconds sont tantôt des spéculateurs impliqués dans la circulation transnationale du capital, financier ou culturel, et tantôt des bénéficiaires illégitimes de la redistribution des revenus, c'est à dire les allocataires des aides sociales et les immigrés. Cette vision de la société est désignée sous le terme de producérisme. Michel Feher, Producteurs et parasites : L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, La Découverte, 2024.

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article