Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Combattre les préjugés contre les pauvres, répéter les chiffres des associations comme ATD Quart Monde ou la Fondation Abbé Pierre — les 10 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, les 6 millions de chômeurs[1], les 4 millions de mal-logés, les 350 000 sans-abris[2] — c’est nécessaire, mais ça ne suffit pas. Ces chiffres restent souvent confinés à un entre-soi, celui des professions intellectuelles supérieures ou intermédiaires, déjà convaincues de la gravité de la situation sociale. Pour beaucoup d’autres, ces données sont inaudibles. Ou pire encore, cela risque d'être interprété par ceux qui ont du mal à vivre de leur travail comme une forme de chantage moral ou d’aveuglement idéologique. Et cette posture, sans le vouloir, ne fait que renforcer les préjugés envers les « assistés », les bénéficiaires du RSA, les chômeurs, ou les migrants.
Pour comprendre pourquoi ce discours ne passe plus, il faut aller au-delà des chiffres et s’appuyer sur les travaux d’auteurs comme Emmanuel Todd[3] ou Michel Feher[4], par exemple, qui nous aident à voir les mutations anthropologiques de nos sociétés occidentales.
La désintégration des grandes croyances collectives — le christianisme d’un côté, le communisme de l’autre — a entraîné une perte de repères et un effondrement des valeurs morales. La solidarité, la justice sociale, la paix ou la fraternité ont été progressivement remplacées par des normes issues du néolibéralisme : la compétitivité, la rentabilité, le mérite individuel, la réussite personnelle. Ce vide spirituel et moral a ouvert la voie à une forme de nihilisme contemporain, où la quête de sens se réduit à une lutte permanente pour exister dans un monde qui paraît incertain.
Parallèlement, la disparition de la classe ouvrière organisée comme force centrale du conflit social a laissé place à une société fragmentée, atomisée. Nous sommes passés d'une lutte des classes structurée autour de la classe ouvrière avec un fort sentiment d'appartenance à une société atomisée où chacun lutte pour conserver une place dans l’ordre social, souvent précaire. Le sentiment d’appartenance à un groupe collectif s’efface au profit d'un ressentiment où chaque catégorie sociale cherche à désigner comme bouc-émissaire un groupe considéré comme inférieur au sien.
Les identitaires, nationalistes ou libertariens prospèrent en s'appuyant sur le ressentiment. Ils attisent les divisions en opposant les « producteurs », aux « parasites », ceux qui, selon eux, vivraient au crochet de la société. D’un côté, on aurait « les parasites d'en haut » : élites financières et culturelles, hauts fonctionnaires. De l’autre, ce seraient « les parasites d'en bas » : bénéficiaires d’aides sociales, chômeurs, migrants — auxquels s’ajoutent parfois fonctionnaires et retraités selon les pays et les gouvernements.
Cette logique producériste permet à ces forces de coaliser des catégories sociales et professionnelles hétérogènes autour d’un même rejet : celui de ceux qui profiteraient du système au détriment des producteurs. Une fois au pouvoir, ces populismes autoritaires conservent la rhétorique anti-élite, mais frappent d’abord les plus vulnérables, en s’attaquant aux droits sociaux. En Italie, Giorgia Meloni a supprimé le revenu de citoyenneté et restreint le droit d’asile. En Argentine, Javier Milei diminue les pensions de retraite, licencie des fonctionnaires et démantèle les services publics. En France, certains discours comme ceux de Laurent Wauquiez assimilent chômeurs, précaires ou étrangers à une charge pour la collectivité.
Chaque pays a ses « assistés », ses « surnuméraires », ses « inutiles » désignés. Le rejet des pauvres devient un langage politique, une manière de restaurer un ordre symbolique face à l’insécurité économique et culturelle, de combler le vide existentiel de nos sociétés occidentales.
La seule façon de lutter contre ce ressentiment n’est pas d’espérer une énième union de la gauche ou un hypothétique rassemblement des souverainistes. Il s’agit plutôt, comme l’appellent de leurs vœux François Ruffin[5] avec son idée de réunir les bourgs et les tours, ou Houria Bouteldja[6] en rapprochant les beaufs et les barbares, de retisser des liens entre des groupes que tout oppose en apparence mais que le mépris social et l’insécurité matérielle rapprochent.
Cela implique aussi, sur le terrain du travail, de dépasser les corporatismes pour unir tous ceux qui font tourner le pays : les métiers de la main, souvent invisibilisés ou dévalorisés, et les métiers du cœur, ces fonctions publiques et sociales essentielles à la collectivité — selon la distinction de David Goodhart[7].
Le mouvement des Gilets jaunes en 2018, qui furent un moment de bascule où les colères et les espérances se sont exprimées hors des cadres partisans, syndicaux ou intellectuels traditionnels, a démontré qu’il est possible de sortir du ressentiment. Non pas par le discours moral ou les statistiques, mais ce sont les expériences communes, la parole retrouvée hors des cadres habituels qui ouvrent une voie.
Un tel rassemblement ne peut venir d’en haut mais d'en bas, d’une énergie collective, populaire, qui refuse le mépris et construit un nouveau récit commun.
Nicolas Maxime
[1] ATD Quart Monde, Rapport annuel sur la grande pauvreté, 2023.
[2] Fondation Abbé Pierre, 28ᵉ rapport sur l’état du mal-logement en France, 2023.
[3] Emmanuel Todd, Les Luttes de classes en France au XXIᵉ siècle, Seuil, 2020.
[4] Michel Feher, Producteurs et parasites : L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, La Découverte, 2024.
[5] François Ruffin, Itinéraire : Ma France en entier, pas à moitié, Les liens qui libèrent, 2024.
[6] Houria Bouteldja, Beaufs et barbares, le pari du nous, La Fabrique, 2023.
[7] David Goodhart, La tête, la main et le coeur - la lutte pour la dignité et le statut social au XXIe siècle, Les Arènes, 2020.