Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Si l’on doit tirer des conclusions par rapport à l’objectif initial, le mouvement du 10 septembre n’a certes pas permis de bloquer la France, mais pour une grève sans syndicats, rassembler 200 000[1] manifestants, c’était plutôt une réussite. De toute manière, il ne fallait pas s’attendre à mieux ou à pire. Pour mémoire, le 17 novembre, lors de la première mobilisation des Gilets jaunes, on comptait 287 000 manifestants[2]. Ce qui change aujourd’hui, c’est la composition du public : une partie de la France périphérique et rurale, largement présente lors des premiers rassemblements des Gilets jaunes, a été aux abonnés absents de cette journée « Bloquons tout ».
Il y a plusieurs raisons à cela, qui ne tiennent pas forcément au noyautage par l’extrême gauche, puisque les revendications des deux mouvements restent sensiblement les mêmes.
1) Les manifestations des Gilets jaunes se déroulaient le samedi, car une majorité d’entre eux étaient ouvriers, employés, artisans, indépendants… Le samedi permettait, pour cette catégorie de la population, ayant des revenus modestes ou irréguliers, de manifester sans perdre une journée de travail ni de salaire, contrairement aux grèves en semaine souvent initiées par les syndicats. C’est ce expliquait la force du mouvement car cela offrait un cadre de mobilisation adapté aux classes populaires et aux travailleurs indépendants, ceux-là mêmes qui ne pouvaient pas compter sur une protection syndicale. À l’inverse, les grèves en semaine, souvent portées par les syndicats, touchent surtout des salariés du secteur public ou parapublic, plus protégés face au risque de perte de revenu. Cela explique en grande partie pourquoi la mobilisation du 10 septembre n’a pas pu retrouver la même sociologie que celle des premiers samedis des Gilets jaunes.
2) Une partie de ceux qui ont participé aux manifestations des Gilets jaunes se sont depuis résignés ou ont changé de mode d’action. Beaucoup ont été usés par la durée du mouvement et par l’impression de ne pas être entendus, malgré l’ampleur inédite de la mobilisation. Certains ont choisi d’exprimer leurs revendications autrement, par le biais d’associations, d’initiatives locales, de collectifs citoyens ou même en se tournant vers les réseaux sociaux. D’autres, plus désabusés encore, ont fini par retourner à une forme de repli sur soi, considérant que « ça ne sert à rien » et que rien ne changera. Cette résignation explique en grande partie la moindre mobilisation actuelle.
3) Les violences policières qui ont eu lieu lors des manifestations : yeux éborgnés, mains ou bras arrachés dues aux grenades ou aux tirs de LBD… ont également joué un rôle majeur dans la démobilisation. Ces violences, inédites dans leur intensité depuis des décennies en France, ont provoqué un choc durable dans l’opinion publique et ont instillé la peur chez nombre de manifestants. Beaucoup, qui venaient au départ manifester pacifiquement, ont préféré se retirer plutôt que de risquer leur intégrité physique. On peut dire que la stratégie de répression policière a fonctionné car elle a dissuadé une partie importante des citoyens de continuer à descendre dans la rue, même lorsqu’ils partageaient toujours les mêmes revendications.
En fait, ceux qui ont manifesté le 10 septembre étaient principalement des fonctionnaires ou des travailleurs associatifs – enseignants, soignants, travailleurs sociaux… – qui sont en première ligne et tiennent à défendre les services publics et sociaux. À leurs côtés, on retrouvait aussi une partie des Gilets jaunes de la première heure qui n’ont jamais cessé de se mobiliser. Dans ces conditions, il était donc illusoire de vouloir reproduire le scénario des Gilets jaunes.
Concernant le soi-disant noyautage, les droitards de type « Nicolas qui paie » n’ont jamais accepté d’intégrer les revendications portées par des personnes de gauche, comme l’augmentation des salaires ou les moyens supplémentaires pour les services publics, car cela ne correspond pas à leur logiciel libéral. Ces derniers ont préféré fuir le mouvement, et c’est dans ce contexte qu’a pu intervenir le noyautage par l’extrême gauche.
Il est vrai que, dans les grandes villes, on a vu apparaître des bobos, des lycéens, des drapeaux palestiniens issus d’une sociologie plus aisée, mais cela ne représentait pas le mouvement dans son ensemble. On retrouvait aussi des manifestants comme celui qui brandissait une pancarte « monnaie numérique – vaccin – crédit social », souvent présentés comme complotistes par les médias. En réalité, ces personnes font partie de ceux qui restent éveillés et qui perçoivent les tendances de fond comme l’installation progressive d’un modèle de société où ce ne sont plus les peuples qui décident, mais les oligarques de la Silicon Valley, où les États sont remplacés par des entreprises privées et des plateformes numériques, où la surveillance numérique va s’installer jusqu’aux moments les plus intimes de nos vies.
Car les manifestants du 10 septembre tiennent à conserver ce qui fait également l’identité de la France, à savoir l’État social né du compromis de 1945 : la Sécurité sociale et les services publics. Or, depuis plusieurs décennies, ce modèle est attaqué de toutes parts : privatisations, austérité budgétaire, affaiblissement volontaire des services publics, montée en puissance des logiques de marché dans des domaines aussi essentiels que la santé, l’énergie ou les transports. La droite assume cette orientation, et une partie de la gauche l’a suivie, pour se vendre aux marchés financiers.
C’est en réalité cela que défendent les manifestants, l’Etat social, car il représente l’idée d’une France bâtie sur la justice sociale et la solidarité.
Nicolas Maxime