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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Vers une « Sécurité sociale à plusieurs étages » : le démantèlement de notre système de solidarité

Le gouvernement envisage de conditionner les remboursements de soins et de médicaments selon les revenus. Cette idée, déjà évoquée par Bruno Le Maire l’an passé, vient d’être reprise par la Cour des comptes dans son dernier rapport. Après avoir reculé l’âge légal de départ à la retraite de 62 à 64 ans et durci les conditions d’indemnisation à l’assurance chômage, il est désormais logique que l’exécutif cherche à s’attaquer à l’assurance maladie.

On se dirige vers une « Sécurité sociale à plusieurs étages », où l’accès aux soins dépend du revenu, constituant une rupture historique avec l’esprit même de la Sécurité sociale, fondée en 1945 sous l’impulsion d’Ambroise Croizat et du Conseil National de la Résistance. Elle repose sur un principe fondamental : Chacun cotise selon ses moyens, chacun reçoit selon ses besoins. Elle est le vecteur d’une solidarité horizontale entre bien-portants et malades, jeunes et vieux, actifs et inactifs. Elle est universelle, inconditionnelle et égalitaire.

Le gouvernement est à la recherche de 40 milliards d’économies pour le budget 2026, toutes les options sont sur la table. Or, ce ne sont pas les dépenses sociales qui sont trop élevées, mais les exonérations massives de cotisations sociales accordées aux entreprises, qui atteignent aujourd’hui plus de 75 milliards d’euros chaque année[1]. Ces allègements, non compensés à hauteur réelle par l’État, creusent artificiellement le trou de la Sécu et servent ensuite de prétexte à des réformes régressives. Tout cela, bien sûr, au nom de la sacro-sainte compétitivité et du fameux « coût du travail », alors même que cette politique de l’offre, mise en œuvre par des gouvernements de gauche comme de droite, a échoué à créer durablement des emplois.

Le modèle vers lequel on glisse trouve son inspiration en Allemagne, où un système de bouclier sanitaire a été mis en place : au-delà d’un certain seuil de dépenses ou de revenus, l’assurance maladie publique se désengage, et les ménages doivent se tourner vers des assurances privées. Dans ce système, les plus aisés ont tout intérêt à quitter la solidarité collective pour s’offrir des couvertures individuelles plus avantageuses. Les plus modestes, eux, restent cantonnés à une protection minimale. C’est une médecine à deux vitesses, où la santé devient une marchandise et où l’accès aux soins dépend du portefeuille, non des besoins. Ce modèle va créer des files d’attente pour les plus précaires et des soins rapides pour ceux qui ont les moyens de se les offrir.

Loin d’être une dérive, il s’agit avant tout d’une stratégie portée par les futurs candidats du bloc central bourgeois à la présidentielle de 2027. Contrairement à une idée souvent véhiculée sur les réseaux sociaux, l’économiste David Cayla a démontré que les néolibéraux – hormis les libertariens les plus fanatiques – ne sont pas opposés à toute forme de protection sociale[2]. Ils y sont favorables à condition qu’elle soit minimale, ciblée, sous conditions de ressources, et surtout qu’elle ne nuise ni au marché ni à la concurrence.

Les néolibéraux préfèrent la politique du chèque à l’universalité des droits : chèque énergie, APL, allocation de rentrée scolaire, RSA, CMU devenue CSS, et bientôt chèque éducation, retraite par points, allocation sociale unique… Tous ces dispositifs participent d’un même mouvement : le remplacement des droits collectifs et universels par des aides individualisées, conditionnelles, déconnectées du travail et de la cotisation.

Ce n’est pas un hasard si Milton Friedman[3], figure tutélaire du néolibéralisme, défendait dès les années 1960 l’idée d’un revenu minimum et d’un impôt négatif, pour permettre de lutter contre la pauvreté tout en garantissant le bon fonctionnement du marché. La conséquence c’est que l’État providence devienne un État pourboire, un filet de sécurité minimal, destiné à éviter les bombes sociales, mais qui laisse court à l’initiative privée. En fait, il s’agit d’ouvrir de nouveaux débouchés aux marchés financiers : mutuelles, assurances santé, fonds de pension, établissements scolaires privés et autres groupes financiers.

Ce modèle de Sécurité sociale à plusieurs étages a des conséquences graves : il vide la Sécurité sociale de son contenu. En rompant avec l’universalité, il encourage les hauts revenus à sortir du système. Si chacun ne cotise plus que pour lui-même, c’est la fin de la mutualisation des risques et de la solidarité, le début de la privatisation.

Nous pouvons et devons refuser cette régression. Refuser le démantèlement de notre système de solidarité. Refuser que la santé, l’école, la retraite deviennent des marchandises comme les autres. Refuser qu’on transforme des droits collectifs en aumônes. Refuser que la Sécurité sociale soit confiée aux marchés financiers.

Ambroise Croizat, ministre du Travail (1946-1947) — image CC0, domaine public (Rouge Production).

Comme le rappelait Ambroise Croizat :
 « Jamais nous ne tolérerons que ne soit renié un seul des avantages de la Sécurité sociale. Nous défendrons à en mourir et avec la dernière énergie, cette loi humaine et de progrès. »[4]

Il faut sauver la Sécu, quoi qu’il en coûte.

 

Nicolas Maxime


[1] France Stratégie, IGF, IGAS, Les politiques d’exonérations de cotisations sociales, rapport du Comité d’évaluation des dépenses fiscales et des niches sociales, octobre 2024, Exonérations de cotisations patronales : 75 milliards euros en 2023 | vie-publique.fr.

[2] David Cayla, La gauche peut-elle combattre le néolibéralisme ? , Editions Le Bord de L’eau, 2024.

[3] Milton Friedman, Capitalisme et liberté, Flammarion, 1962.

[4]  Dernier discours d'Ambroise Croizat à la tribune de l'Assemblée nationale, en octobre 1950.

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