Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Dans Le Point du 11 avril 2025, un article intitulé « Pour réduire la dette, réduisons nos dépenses »[1] donne le ton. Selon Agnès Verdier-Molinié et Jacques Delarosière, il faudrait couper dans les services publics, comprimer les salaires, retarder encore l’âge de la retraite, remettre en cause notre modèle social et tout cela, au nom d’une vérité prétendument incontestable : il n’y aurait pas d’alternative à la baisse des dépenses publiques. Ce refrain, éculé mais martelé à l’infini, relève en réalité d’un catéchisme néolibéral. Il repose moins sur un raisonnement rigoureux que sur une croyance idéologique : celle que l’État serait toujours trop lourd, trop coûteux, trop présent et que le marché, lui, serait toujours plus efficace.
Alors que les services publics s’effondrent sous le poids des restrictions budgétaires, Il n’est même plus nécessaire de tendre l’oreille pour entendre la petite musique austéritaire. Ainsi, Eric Lombard, ministre de l’économie, demande un effort budgétaire de 40 milliards pour le budget 2026. Après la réforme des retraites imposée de force par le gouvernement Borne en 2023, Édouard Philippe évoque désormais un départ à 67 ans ainsi qu’une dose de capitalisation[2]. De son côté, Gabriel Attal propose la baisse des prestations sociales, mais fiscalisées, afin de faire mine d’équité[3]. Même le Rassemblement National, après avoir promis la retraite à 60 ans, a tourné casaque : ses dirigeants, dans leur course à la respectabilité auprès des marchés, défendent à présent une vision managériale de l’État. Jordan Bardella propose même un ministère de l’efficacité gouvernementale[4], calqué sur les modèles libertariens de Javier Milei ou Elon Musk, qui séduisent désormais une petite bourgeoisie de droite en quête de modernité autoritaire. Face à cette offensive idéologique néolibérale, la gauche semble sur la défensive, enfermée dans le réflexe — « taxer les riches et augmenter les minima sociaux » — qui, sans récit politique cohérent sur le rôle de l’État, risque de renforcer la défiance populaire[5].
Une politique de l’offre inefficace
Dans une interview croisée publiée dans la revue Éléments, le politologue Jérôme Fourquet et l’historien Pierre Vermeren se livrent à un diagnostic qui pourrait, au premier abord, semblé assez juste sur la faille du système économique français : Un modèle français fondé sur la consommation soutenue par la dépense publique ; Des déficits structurels et une désindustrialisation galopante ; Une dépendance croissante aux importations ; Un État-providence qui amortit les chocs sociaux sans s’attaquer aux causes[6].
Fourquet parle même d’un modèle strato-consumériste. Certes, le constat n’est pas absurde. Oui, la France est désindustrialisée. Oui, elle est dépendante. Oui, la cohésion sociale repose sur des béquilles budgétaires. Mais les causes profondes sont systématiquement éludées par ces commentateurs. On passera sur le discours moralisateur et culpabilisant comme quoi « les Français vivent au-dessus de leurs moyens », cette analyse occultant sciemment les véritables responsabilités.
En effet, à aucun moment ils ne remettent en cause la libre circulation des capitaux, ni la fin de la planification économique, ni les privatisations massives imposées depuis les années 1980. Aucun mot non plus sur les traités de Maastricht et de Lisbonne, qui ont corseté la politique économique de la France et limité drastiquement sa capacité à réindustrialiser.
De plus, il convient de rappeler que l’État en endossant le rôle de gestionnaire de crise, notamment lors de la crise financière de 2008 et de la pandémie de Covid-19, a été conduit à augmenter fortement les dépenses publiques. Ces interventions, indispensables pour soutenir l’économie, les ménages et les services essentiels, ont entraîné une augmentation du déficit budgétaire et une hausse significative de la dette publique. Elles ont rappelé que l’État reste le seul acteur capable d’amortir les chocs au prix d’un endettement structurel accru.
Pour résoudre les problèmes qu’ils identifient, ils prescrivent les mêmes remèdes qu’hier : coupes budgétaires, réduction des dépenses sociales, réforme des retraites… Faut-il vraiment sacrifier l’hôpital, l’école, les prestations sociales, pour financer une réindustrialisation sans État stratège ?
Rappelons que c’est au nom de la rationalisation des dépenses que l’on a instauré la tarification à l’activité (T2A) dans les hôpitaux[7] ou les CPOM dans le secteur médico-social. Résultat ? Une déshumanisation des soins et de l’accompagnement social, une implosion de la souffrance au travail et une perte de sens pour des milliers de professionnels.
Depuis le quinquennat de François Hollande, puis intensifiée sous Emmanuel Macron, l’État français a mis en œuvre une politique de l’offre fondée sur la baisse du coût du travail et des impôts sur les ménages les plus aisés : allègements de cotisations sociales, crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), transformation de l’ISF en IFI, flat tax sur les revenus du capital, baisse du taux d’imposition des sociétés de 33 ⅓ à 25 puis baisse des impôts de production.
L’objectif affiché était d’améliorer la compétitivité des entreprises, de restaurer leur rentabilité et de stimuler l’investissement privé, dans l’espoir que cela génère, par ruissellement, des créations massives d’emplois et des bénéfices pour l’ensemble de la société. Comme le démontre David Cayla, cette stratégie a été financée en grande partie par une réduction des dépenses sociales : réformes de l’assurance chômage, report de l’âge légal de la retraite de 62 à 64 ans… sans générer les effets attendus en matière d’investissement productif ou de réindustrialisation[8].
Dans le cadre des règles européennes — qui interdisent toute politique industrielle ambitieuse, tout protectionnisme ciblé, prive les Etats de souveraineté monétaire et contraignent leurs marges budgétaires — cette politique de l’offre s’est révélée inefficace, se traduisant par une perte durable de recettes pour l’Etat et une aggravation du déficit budgétaire. Cela a favorisé les grandes entreprises tournées vers les marchés internationaux, sans soutenir véritablement le tissu industriel national. Résultat : la désindustrialisation s’est poursuivie, les inégalités se sont accrues, et la dépendance aux importations s’est renforcée.
L’impensé des néolibéraux sur les dépenses publiques
Avant toute chose, définissons les dépenses publiques : il s’agit de l’ensemble des dépenses réalisées par les administrations publiques (État, Collectivités locales, Sécurité sociale).
Le débat sur les dépenses publiques est aujourd’hui altéré par une vision faussée de leur nature. L’économiste Christophe Ramaux a démontré que les dépenses publiques ne sont pas une part du PIB comme on le lit dans la presse ou on l’entend dans les médias[9]. Le PIB mesure la production annuelle de richesses, non les dépenses. De même que les prélèvements obligatoires ne prélèvent pas un gâteau fixe. Si on applique le même calcul qu’aux dépenses publiques, les dépenses privées dépassent aujourd’hui les 200 % du PIB[10] ! Pourquoi ? Parce que le PIB est une mesure des flux (ce qui est produit sur un an), et non un stock. Ce genre de confusion permet aux néolibéraux de faire croire à une gabegie de l’État alors qu’il s’agit d’un simple partage de la valeur créée, entre acteurs privés et publics.
De plus, il faudrait distinguer les dépenses d’administration publique (salaires des fonctionnaires, dépenses de fonctionnement, investissement public...) et les dépenses de protection sociale (retraites, santé, prestations familiales, aides au logement, etc.). En effet, les premières sont des dépenses directes qui visent à assurer le fonctionnement de l’Etat, des collectivités territoriales et des services publics tandis que les secondes sont des transferts monétaires ou en nature versés aux individus ou ménages, selon des critères sociaux ou contributifs, afin de les protéger contre des risques sociaux. On pourrait considérer si on s’en tient à la définition stricte de dépense publique en ne retenant que les dépenses d’administration publique comme telles, elles ne représentent plus que 25 % du PIB[11].
Source : Insee — Structure des dépenses publiques, 2022. Graphique : réalisation personnelle à partir des données Insee.
Enfin, il est essentiel de rappeler que le niveau des dépenses publiques rapporté au PIB n’a aucune signification économique pertinente. Ce calcul ne dit rien de la qualité des dépenses ni de leurs effets sociaux ou macroéconomiques. Prenons un exemple théorique : supposons que l’État décide d’instaurer un revenu de base universel de 1 000 euros par mois pour chaque adulte, financé par une contribution proportionnelle aux revenus, une sorte de CSG bis. Le coût brut de cette mesure serait de l’ordre de 626 milliards d’euros, ce qui représenterait une hausse apparente de 24 points de PIB à la fois des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires. Mais sous la forme d’un impôt négatif[12], cette opération serait neutre pour les finances publiques au sens strict, et pourrait même générer des économies en remplaçant ou rationalisant les dispositifs d’aides sociales existants.
Autrement dit, ce n’est pas le volume des dépenses publiques en soi qui compte, mais leur structure, leur finalité, et surtout leurs effets redistributifs et économiques. Des dépenses publiques peuvent être élevées et efficaces, ou faibles et totalement inefficaces. À l’inverse, un État peu dépensier peut abandonner une grande partie de sa population à la pauvreté ou à l’insécurité. Le taux de dépenses publiques n’est donc qu’un indicateur comptable, qui ne doit jamais être confondu avec une mesure de performance. Pour illustrer ce propos, on peut rappeler que les îles Nauru affichent un taux de dépenses publiques atteignant 130 % du PIB[13], tandis qu’Haïti se situe autour de 6 %[14]. L’un est un micro-État rentier, l’autre un pays structurellement pauvre et privé de moyens d’action publique. On peut en conclure que le ratio de dépenses publiques par rapport au PIB n’est en aucun cas un indicateur pertinent de bonne gestion ou de performance économique. Il ne permet pas d’évaluer l’efficacité des politiques menées, ni le niveau des inégalités sociales et doit toujours être interprété à la lumière des choix politiques, du modèle fiscal, de la structure économique et des priorités collectives de chaque gouvernement.
Ainsi, dans plusieurs pays développés comme les États-Unis, la Suisse, les Pays-Bas ou encore le Royaume-Uni, les gouvernements ont fait le choix d’organiser leur système de protection sociale par le biais d’assurances maladie privées ou de fonds de pension dédiés à la retraite par capitalisation. Ces modèles, souvent présentés comme plus efficaces ou moins coûteux en termes de dépenses publiques, ont en réalité un coût social élevé. Ils se traduisent par des inégalités d’accès aux soins, une précarité accrue pour les personnes âgées à faibles revenus, et une forte dépendance aux marchés financiers. Le cas des États-Unis est emblématique : premier budget de santé au monde en part de PIB, mais une espérance de vie stagnante et des millions de personnes mal ou non couvertes.
Définir des priorités pour réorienter les dépenses
La question n’est pas de réduire la dépense publique mais de choisir à quoi elle sert. Trois priorités devraient être définies :
Ce dernier point est trop souvent négligé, alors qu’il conditionne l’accès à la santé, à l’éducation, à la justice, et donc la citoyenneté effective. Pourrait-on tolérer à l’avenir 1 million de SDF, un système de santé en faillite, des écoles délabrées, sous prétexte d’économie ?
L’État n’est pas une entreprise. Il ne peut pas faire plus avec moins. Contrairement aux idées reçues, un État n’est pas financièrement contraint comme un ménage. Il peut financer ses investissements — notamment dans la transition et l’industrialisation — par la création monétaire, comme l’ont montré les économistes postkeynésiens ou ceux de la Modern Monetary Theory (MMT). Les seules vraies limites sont les ressources humaines, matérielles, écologiques.
Pour les dépenses courantes (services publics, logement…), une augmentation peut être compensée par une réallocation budgétaire. En voici quelques exemples avec les aides aux entreprises qui représentent désormais 204 milliards par an[15] ou les niches fiscales qui avoisinent les 120 milliards[16], dont beaucoup profitent aux plus riches ou aux grandes entreprises sans effet réel sur l’emploi. On pourra également évoquer les partenariats public-privé (PPP) ou la sous-traitance à des opérateurs privés, souvent peu efficaces, voire parasitaires. L’affaire McKinsey a révélé les ressorts d’une dépendance croissante de l’État à des cabinets de conseil privés, au détriment de ses propres capacités d’expertise. Cette externalisation massive, rarement évaluée en termes d’efficacité ou de plus-value, coûte chaque année environ 2,5 milliards d’euros aux finances publiques[17], sans amélioration notable de la qualité des politiques menées.
Bien entendu, une telle politique ne peut être possible qu'à la condition sine qua non de rompre, a minima, avec les traités européens afin de recouvrer notre souveraineté monétaire et de pouvoir mener une politique commerciale et industrielle protectionniste. Cela implique de sortir du carcan de la libre circulation des capitaux, de la concurrence libre et non faussée, et de la discipline budgétaire imposée par les traités de Maastricht et de Lisbonne. Sans ces leviers fondamentaux, il est illusoire d’espérer obtenir une véritable réindustrialisation ou une transition écologique. La souveraineté est la condition pour mettre en œuvre des politiques économiques ambitieuses.
Le débat sur les dépenses publiques est aujourd’hui verrouillé par une vision comptable, technocratique et idéologique. La fuite en avant austéritaire des élites politiques françaises, du bloc central au Rassemblement national, n’est ni inévitable, ni raisonnable. Elle traduit l’hégémonie idéologique néolibérale qui réduit l’État à un simple gestionnaire de pénurie.
Il est temps de rappeler que la dépense publique n’est pas un fardeau, mais un outil politique. Ce que les néolibéraux qualifient de poids de l’État est en réalité un système de fourniture de protection sociale et de services publics qui permet à une société d’être plus solidaire et plus humaine. Réduire ces dépenses, ce n’est pas seulement faire des économies, c’est affaiblir les protections sociales, sabrer dans les conditions de vie, abandonner des millions de personnes à l’insécurité économique et sociale. Réduire les dépenses ne peut pas être pas un projet ou alors c’est se diriger vers une américanisation ou une brésilianisation de la société : une minorité fortunée protégée, et une majorité abandonnée à la précarité et à la débrouille.
Cependant, il est frappant de constater que les tenants du néolibéralisme restent étrangement silencieux lorsqu’il s’agit d’évoquer les centaines de milliards d’euros d’aides publiques versées chaque année aux entreprises — souvent sans conditions ni contreparties — ou les multiples avantages fiscaux accordés aux ménages les plus aisés. Cette asymétrie dans le discours révèle une profonde hypocrisie : on dénonce sans relâche un État social obèse, tout en acceptant, voire en revendiquant, un État providence du capital chargé de sécuriser les profits privés et d’arroser les plus riches de subventions, d’exonérations et de niches fiscales. L’État est alors sommé de se désengager des services publics essentiels, tout en assumant pleinement son rôle de distributeur de chèques pour les gagnants du système. Ce double standard témoigne de la véritable nature de l’idéologie néolibérale : non pas moins d’État, mais un État au service exclusif des intérêts du capital.
Le niveau de dépenses publiques n’est donc pas en soi un problème économique ou budgétaire : il reflète avant tout un choix politique, une orientation idéologique sur ce que l’on finance, pour qui, et dans quel but. Ainsi, il est possible de réallouer les dépenses publiques au service de l’intérêt général et de remettre les besoins humains, sociaux et écologiques au cœur des choix budgétaires.
Nicolas Maxime
[1] Jacques Delarosière et Agnès Verdier Molinié, Pour réduire la dette, réduisons nos dépenses ! , Le Point, 11 avril 2025.
[2] Retraites : Edouard Philippe plaide pour la capitalisation sinon ce sera le report de l'âge de départ, La Tribune, 23 juin 2024.
[3] Budget 2025 : « pas assez de réformes et trop d'impôts », tacle Gabriel Attal, La Tribune, 9 octobre 2024.
[4] Jordan Bardella partisan d'un « ministère de l’Efficacité gouvernementale » à la Elon Musk, Le Point, 15 mars 2025.
[5] Nicolas Maxime, Les errements politiques de la gauche, Royaliste N°1284, 25 septembre 2024.
[6] Jérôme Fourquet et Pierre Vermeren : la France au bord de l’implosion ? Propos recueillis par Daoud Boughezala et Thomas Hennetier, Eléments N°213, mars 2025.
[7] Maxence Thollet, Les effets pervers de la tarification à l’activité (T2A), HAL Open Science, 20 juin 2020.
[8] David Cayla, La gauche peut-elle combattre le néolibéralisme ? , Editions Le Bord de l’Eau, 2024.
[9] Christophe Ramaux, La dépense publique est un précieux levier de croissance, Le Monde, 19 avril 2014.
[10] Ibidem
[11] Les dépenses sociales représentent 32.2 % du PIB, si on les soustrait du total des dépenses publiques qui représentent 57.1 %, alors on obtient un total d’environ 25 % du PIB. Voir www.insee.fr pour plus de détails.
[12] L’impôt négatif est un concept formulé par Milton Friedman en 1968 qui désigne un mécanisme par lequel l’État verse une aide financière dégressive aux personnes dont les revenus sont inférieurs à un certain seuil. Plus le revenu est bas, plus l’aide est élevée, jusqu’à s’annuler à mesure que le revenu augmente, puis laisser place à l’impôt au-delà du seuil. Ce dispositif vise autant pour les néolibéraux à lutter contre la pauvreté qu’à simplifier le système d’aides sociales, en remplaçant des prestations complexes et multiples par un mécanisme unique. En France, la prime d’activité fonctionne dans une logique similaire et peut être vue comme une forme d’impôt négatif.
[13] Dépenses publiques 2023 | countryeconomy.com
[14] Ibidem
[15] Eclairage économique : combien de milliards d’aides publiques aux entreprises ? , CFDT, 20 septembre 2024.
[16] Attac France, Niches fiscales et sociales : plus de 200 milliards d’exonérations très opaques, Le Vent se lève, 19 février 2024.
[17] L’État a dépensé 2,5 milliards d’euros en consultants en 2021, L’Humanité, 30 mars 2023.