Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
N'y a-t-il pas de meilleur bouc émissaire que le pauvre ? En effet, depuis une vingtaine d'années, le pauvre est perçu par l'opinion publique comme un assisté bénéficiant indûment d'aides sociales sans rien apporter en retour à la collectivité. Cette théorie dite de l'assistanat, s'est subtilement installée dans l'esprit de la population, en transformant la victime du capitalisme en coupable accusé de vouloir rien faire.
Joan C. Williams a démontré que le mépris social des élites urbaines et diplômées envers les classes populaires cristallise les ressentiments des gens ordinaires qui méprisent à leur tour les plus pauvres pour leur manque de « travail »[1]. Il s’agit d’une cascade du mépris, que décrit également Emmanuel Todd où chaque groupe social tend à dénigrer ceux qu’il considère comme inférieurs au sien. Les classes populaires s'en prennent aux pauvres — mais aussi aux immigrés — qu'ils considèrent comme des assistés[2]. C’est une manière de s'affirmer quand on n’a plus de reconnaissance sociale : « Au moins, moi, je travaille. »
Ce mécanisme de mépris des plus précaires est d’autant plus fort que l'on assiste à une inversion morale dans une société néolibérale où la valeur de l’individu se mesure presque exclusivement à sa réussite économique. Cela s’explique par la montée du néolibéralisme, qui érige la performance, la compétitivité et la rentabilité en dogmes infaillibles. Ainsi, on veut ressembler au riche mais on méprise le pauvre car celui-ci renvoie à nos propres échecs, à notre peur du déclassement, on le rejette pour ne pas se reconnaître en lui.
Depuis la disparition des grandes figures de lutte contre l'exclusion — Joseph Wresinski et l'Abbé Pierre — et la chute des croyances collectives — christianisme et communisme — il n'y a plus personne pour défendre la cause des plus pauvres qui deviennent une cible facile pour les politiciens et les médias et laissent le champ libre à un discours dominant où la pauvreté est moralement suspecte. Le pauvre n’est plus un frère en humanité à secourir mais un parasite qui coûte cher et vit aux dépens des autres.
Dans son ouvrage la violence et le sacré, René Girard décrit ce mécanisme du bouc émissaire en expliquant qu'une société en crise sacrificielle cherche un responsable pour mettre fin à ses tensions internes[3]. En se concentrant sur la figure du pauvre, cela permet à la fois de canaliser les angoisses, les frustrations et la colère, et de préserver l'ordre social établi.
Le philosophe Michel Feher, quant à lui, l'explique par le producérisme[4]. Le pauvre incarne l’une des figures du parasite d’en bas, opposée à celle des producteurs, ces « honnêtes gens » qui vivent uniquement des fruits de leur travail et doivent payer impôts et charges pour soutenir ceux qu’ils considèrent comme des assistés. L'exemple d'Olivier Babeau, essayiste néolibéral, est, à cet égard frappant, quand celui-ci déclare que « notre système protège les malhonnêtes — sous-entendu les pauvres — contre les honnêtes gens »[5], il illustre cette logique producériste qui oppose ceux qui « contribuent » à ceux qui « coûtent » et considère la pauvreté comme relevant uniquement de la responsabilité individuelle.
On mesure ainsi l'effondrement moral d'une société lorsque celle-ci désigne les plus fragiles comme les boucs émissaires de ses propres échecs. Mais il est aussi le réceptacle de nos peurs où chacun redoute de devenir ce pauvre qu’il méprise. Le bouc émissaire idéal n’est pas seulement l’autre, c’est le soi refoulé, la part vulnérable que l’on ne veut pas voir. Comprendre cela est nécessaire si l’on veut de nouveau « faire société » et se libérer de la logique du bouc émissaire, propre à un système qui préfère accuser les victimes plutôt que de se remettre en question.
Nicolas Maxime
[1] Joan C. Williams, Outclassed: How the Left Lost the Working Class and How to Win Them Back, St. Martin’s Press, 2025.
[2] Emmanuel Todd, Les luttes de classes en France au XXIème siècle, Seuil, 2020.
[3] René Girard, La violence et le sacré, Grasset, 1972.
[4] Michel Feher, Producteurs et parasites : L’imaginaire si désirable du Rassemblement National, La Découverte, 2024.
[5] La citation exacte est tirée du Figaro : « Notre système protège les malhonnêtes contre les honnêtes gens. On punit celui qui joue le jeu, et on couvre ceux qui trichent. Un pays qui oublie ses citoyens pour choyer les fraudeurs, au nom d’une culture de l’excuse faisant du malhonnête une victime systémique, et de l’honnête citoyen un malandrin qui se cache, ça ne peut que mal finir ». Le Figaro, Assistanat, grèves, délinquance : quand la France des honnêtes gens crie son ras-le-bol, 12 octobre 2025, Assistanat, grèves, délinquance… Face à la crise politique, cette France des «honnêtes gens» qui crie son ras-le-bol.