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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Libertarianisme autoritaire : oxymore ou pléonasme ?

Le libertarianisme est souvent perçu comme l'idéologie de la liberté, opposée à toute forme de contrainte étatique. Pourtant, l'émergence d'un libertarianisme autoritaire semble paradoxale : comment une doctrine revendiquant l'individualisme radical peut-elle se mêler à un autoritarisme politique ? Loin d'être une contradiction apparente, cette association révèle en réalité la véritable nature du projet libertarien, qui porte en lui la loi du plus fort, rendant son articulation avec l'autorité non seulement cohérente mais inévitable.

Histoire et définition du libertarianisme

Le libertarianisme est apparu aux Etats-Unis, au milieu du XXème siècle. Inspiré à la fois par des écrivaines comme Ayn Rand[1] et des penseurs comme Murray Rothbard[2] ou Robert Nozick[3], le libertarianisme peut être considéré comme une version radicale du libéralisme classique, à contrario du néolibéralisme, qui se veut à la fois comme une continuation et une rupture par rapport au courant originel. S’il existe de nombreuses convergences entre néolibéralisme et libertarianisme, notamment sur la réduction de la taille de l'État et la déréglementation, les approches diffèrent. Le néolibéralisme ne considère plus l'État comme un acteur économique direct, mais comme un arbitre chargé de garantir la libre concurrence, de favoriser le laisser-faire et d'assurer la stabilité monétaire[4]. À l'inverse, les libertariens prônent le minimum d’intervention de l’Etat, voire sa disparition, estimant que les marchés s'autorégulent naturellement pour optimiser l'allocation des ressources. 

Ayn Rand, portrait (1943) — domaine public.

La propriété privée est sacralisée dans le libertarianisme, car elle seule permet le respect des libertés individuelles. Par ailleurs, le libertarianisme s’appuie sur le principe de non-agression (ou axiome de non-agression), qui interdit toute coercition, contrainte ou violence initiée contre un individu ou sa propriété. Ce principe fonde l’éthique libertarienne en posant que toutes les relations humaines doivent être basées sur le consentement mutuel et l’échange volontaire, excluant ainsi toute intervention coercitive de l’État ou d’institutions collectives. C’est ainsi que l’impôt, la réglementation ou toute autre forme de contrainte collective sont perçus comme des violations de la liberté individuelle et du droit de propriété.

L’émergence du libertarianisme autoritaire comme réaction au néolibéralisme progressiste

Aujourd'hui, le libertarianisme connaît un regain de popularité, soutenu par les multimilliardaires du secteur de la Tech telles qu'Elon Musk, Jeff Bezos, Peter Thiel ou Mark Zuckerberg mais également par l’arrivée au pouvoir de dirigeants, comme Javier Milei en Argentine ou Nayib Bukele au Salvador. On peut y voir une forme de libertarianisme autoritaire qui combine une dérégulation économique radicale avec des politiques sécuritaires.

Le libertarianisme autoritaire apparaît aussi comme une réponse au néolibéralisme progressiste[5] et inclusif incarné par des figures politiques comme Barack Obama et Justin Trudeau. Ces dernières décennies, l’idéologie dominante combinait mondialisation, financiarisation et inclusion sociétale (féminisme, multiculturalisme, droits LGBTQ+), ce qui a généré un ressentiment profond chez ceux qui n’ont pas bénéficié des gains économiques de ce modèle. Le libertarianisme autoritaire s'inscrit alors comme une révolte contre cette gauche du Capital[6], non pas pour remettre en question le néolibéralisme lui-même, mais pour le débarrasser de son vernis social. Il remplace la rhétorique progressiste par un discours réactionnaire, sans remettre en cause les dynamiques de marché. Sous couvert de lutter à la fois contre un État impotent et inefficace, le crime organisé et l’immigration de masse, ce courant promeut une répression accrue visant les classes populaires, les minorités et les étrangers, tout en démantelant les protections sociales et services publics.

Libertarianisme autoritaire : un nouvel avatar du fascisme ?

Un des dénominateurs communs est un darwinisme social poussé à l’extrême. Comme le fascisme, le libertarianisme autoritaire justifie les inégalités comme une loi naturelle. La survie des plus forts et l’élimination des plus faibles en deviennent les principes directeurs. N’est-ce pas Murray Rothbard qui demandait que les policiers punissent les délinquants et éliminent les clochards[7] ?

La volonté destructrice du bien commun chez certains libertariens se manifeste alors dans leur rejet de toute forme de régulation étatique et de solidarité collective, qu'ils considèrent comme des entraves à la liberté individuelle et à l'autonomie personnelle. En prônant un marché totalement libre, sans aucune intervention de l'État, les libertariens cherchent à abolir les mécanismes de redistribution et de protection sociale, comme la Sécurité sociale ou les services publics, considérés comme des formes de coercition. Cela aboutit à une forme de nihilisme total, où la solidarité est souvent perçue comme une utopie, voire une faiblesse, où l’idée même de bien commun disparaît au profit d’une vision atomisée de la société basée sur l’intérêt personnel.

Dans la vision libertarienne, l’État doit se limiter au strict minimum, garantissant uniquement la protection des contrats et de la propriété privée. Mais cette absence de régulation favorise inévitablement l’émergence d’oligarchies économiques où les plus puissants imposent leurs conditions aux plus faibles. Face aux inégalités croissantes et à l’instabilité sociale qu’engendre un tel système, l’autorité ne disparaît pas : elle se déplace du domaine public au privé, conférant un pouvoir quasi absolu au Capital. 

Or, cette évolution mène paradoxalement à une forme d’autoritarisme. Pour maintenir l’ordre dans une société où la précarité devient la norme et où les travailleurs n’ont plus de véritables droits, l’État devient ainsi, paradoxalement, un outil de coercition pour garantir la stabilité du système, par des mesures répressives (criminalisation des mouvements sociaux, surveillance accrue, répression des grèves, etc.).

Pierre Bourdieu[8] a analysé ce phénomène en montrant le rôle ambivalent de l'État, divisé entre sa main gauche sociale et sa main droite régalienne. Lorsque l'État social, c'est-à-dire les services publics et la Sécurité sociale, se dissout, c'est souvent la main droite de l'État, celle du contrôle, de la répression et de l'appareil sécuritaire, qui prend de l’ampleur, c'est-à-dire que l’Etat policier se renforce. Autrement dit, moins l’État intervient pour protéger les plus vulnérables, plus il doit se doter de moyens coercitifs pour contenir les tensions sociales qui en découlent. Ce que les libertariens vendent comme un retrait de l’État se traduit en réalité par une mutation : l’affaiblissement de sa fonction sociale conduit à l’expansion de sa fonction répressive.

Dans l’histoire, les périodes où le capitalisme s’est retrouvé en crise profonde ont souvent vu émerger des formes d’autoritarisme pour préserver l’ordre existant. Le fascisme historique en est un exemple : face aux conflits de classes exacerbés, les régimes fascistes ont utilisé l’État non pas pour redistribuer les richesses ou protéger les plus vulnérables, mais pour écraser toute contestation et garantir la pérennité du système économique. Ils ont offert une réponse brutale aux contradictions internes du capitalisme en réprimant syndicalistes, socialistes et communistes, tout en s’alliant aux grandes entreprises.

De même, le libertarianisme autoritaire, en détruisant les mécanismes de solidarité collective et en sanctifiant les inégalités, engendre un monde où seule la force – qu’elle soit économique ou policière – décide du sort des individus. Ce n’est donc pas un hasard si, dans certains courants libertariens, on retrouve une fascination pour des figures autoritaires ou des idéologies identitaires. Javier Milei, président argentin aux idées ultralibérales, avec sa tronçonneuse, devenue un symbole de sa campagne, illustre une posture nihiliste : tout doit être abattu, sauf le pouvoir du marché[9]. Nayib Bukele, au Salvador, combine quant à lui libertarianisme et autoritarisme en marquant une rupture avec l’État de droit : des milliers de personnes sont emprisonnées sans procès dans une stratégie sécuritaire assumée, transformant le pays en un laboratoire de la post-démocratie où la loi devient une simple variable d’ajustement[10].

Sous couvert de liberté absolue, c’est souvent un pouvoir sans limite des plus forts sur les plus faibles qui s’impose, et lorsque cette domination économique ne suffit plus à contenir la colère sociale, elle se mue en oppression politique directe.

Ou un féodalisme technologique ?

Le libertarianisme autoritaire peut également préfigurer un retour à une forme de féodalisme adapté aux nouvelles technologies. La suppression de l’État ne signifie pas la fin de l’autorité, mais son transfert aux grandes entreprises et aux ultra-riches. Slobodan Quinn[11] a démontré comment se constitue un nouvel ordre économique autour de monopoles privés, de paradis fiscaux, de cités-États et de zones franches où le droit ne s'applique plus qu’à la discrétion des propriétaires.

Cédric Durand[12], économiste et penseur critique, a développé le concept de techno-féodalisme pour décrire un système économique émergent où de grandes entreprises technologiques, telles que celles dominées par les géants du numérique, exercent un contrôle quasi féodal sur les individus et les sociétés. Selon Durand, ces entreprises accumulent une puissance disproportionnée, créant une nouvelle forme de dépendance, similaire à celle des serfs sous le féodalisme. Ce modèle se caractérise par une concentration de la richesse et des ressources entre les mains de quelques acteurs privés, tandis que les masses sont maintenues dans une position subordonnée, à la fois économiquement et socialement, à travers des pratiques de surveillance, d’exploitation des données et de dérégulation, c’est à dire le contrôle algorithmique. 

Récemment, le président américain élu, Donald Trump, a nommé le milliardaire transhumaniste Elon Musk à la tête du DOGE (Département de l’Efficacité Gouvernementale), afin d’alléger l’administration fédérale et de mettre fin à la bureaucratie en réduisant les dépenses et en diminuant le nombre de postes de fonctionnaires. Le DOGE a eu accès aux données et aux renseignements des fonctionnaires, donnant ainsi à une entreprise privée des capacités de contrôle inégalées[13]. Cet exemple démontre que ce n'est plus un État fort qui surveille la population, mais des entreprises privées qui s’arrogent ce pouvoir, façonnant un féodalisme technologique où les libertés individuelles sont soumises aux caprices des nouveaux seigneurs.

 Un pléonasme plutôt qu’un oxymore

Le libertarianisme autoritaire n’est pas une contradiction, mais l’aboutissement logique d’une idéologie qui prétend abolir l’État tout en renforçant les dominations privées. En refusant toute régulation collective, il pave la voie à l’arbitraire des puissants, à un nouveau fascisme mêlé à un féodalisme technologique. Cet oxymore associant liberté et autorité s’avère être un pléonasme, relevant ainsi l’imposture de cette liberté, qui n’en n’est pas une et n’est rien d’autre que la liberté des seigneurs sur leurs sujets.

L’émergence du libertarianisme autoritaire, qui séduit désormais les courants de droite et d'extrême droite en réaction au progressisme néolibéral des années 2000, n'est en réalité qu'un symptôme de la décomposition de l'Occident. Incapables de repenser nos structures collectives et notre rapport à la démocratie et au progrès économique, technologique et culturel, les magnats de la Tech, avec l'aval des gouvernements, sont en train de nous asservir et de prendre le contrôle de nos vies. Un jour, les multinationales du numérique pourraient connaître tous les aspects de notre existence dans les moindres détails. Seul un socialisme démocratique semble constituer une alternative viable face à ce capitalisme apocalyptique. Mais serons-nous capables de le faire émerger avant qu'il ne soit trop tard ?

 

Nicolas Maxime


[1] Ayn Rand, La Grève, Les Belles Lettres, 1957.

[2] Murray Rothbard, L’éthique de la liberté, Les Belles Lettres, 1973.

[3] Robert Nozick, Anarchie, Etat et utopie, PUF, 1974.

[4] David Cayla, Déclin et chute du néolibéralisme, DeBoeck Supérieur, 2022.

[5] Fraser décrit le néolibéralisme progressiste (progressive neoliberalism) comme une alliance entre mouvements culturels progressistes (féminisme, antiracisme, droits LGBTQ, multiculturalisme, etc.) et secteurs économiques puissants (finance, haute technologie, etc.), qui défendent conjointement la dérégulation du marché, la mondialisation, et les réformes néolibérales. Nancy Fraser, From Progressive Neoliberalism to Trump—and Beyond, American Affairs, vol. 1, no. 4, Winter 2017.

[6] Expression empruntée à Jean-Claude Michéa pour désigner le libéralisme culturel de la gauche compatible avec le libéralisme économique.

[7] « 4. Reconquérir les rues : pas de quartiers pour les criminels. Et par là j'entends, bien sûr, les violents criminels qui courent les rues — voleurs, agresseurs, violeurs, assassins — et non les "criminels en col blanc" ou les auteurs de prétendus "délits d'initié." Les flics doivent être libres d'agir et autorisés à administrer une punition immédiate, leur responsabilité étant évidemment engagée en cas d'erreur.

5. Se réapproprier les rues : éliminer les clochards. Encore une fois : libérons les flics pour qu'ils nettoient les rues des clochards et des vagabonds. Où ces derniers iront-ils ? Mais qui s'en soucie ? On peut espérer qu'ils disparaîtront, c'est-à-dire qu'ils sortiront des rangs de la classe chouchoutée et dorlotée des clochards pour rejoindre les rangs des membres productifs de la société. » Murray Rothbard, Right-Wing Populism: A Strategy for the Paleo Movement, Rothbard-Rockwell Report, Vol. 3, No. 1, January 1992.

[8] Pierre Bourdieu, Sur l’Etat : Cours au Collège de France, Seuil, 2012.

[9] Argentine : le massacre à la tronçonneuse de Javier Milei, L’Humanité, 11 mars 2024, Argentine : le massacre à la tronçonneuse de Javier Milei - L'Humanité.

[10] Nayib Bukele’s inmates could spend up to seven years in prison without trial, El País,16 septembre 2025, https://english.elpais.com/international/2025-09-16/nayib-bukeles-inmates-could-spend-up-to-seven-years-in-prison-without-trial.html.

[11] Slobodan Quinn, Le capitalisme de l’apocalypse ou le rêve d’un monde sans démocratie, Seuil, 2025.

[12] Cédric Durand, Techno-féodalisme. Critique de l’économie numérique, La Découverte, 2020.

[13] Senior USAid officials put on leave after denying access to Musk’s Doge team, The Guardian, 2 février 2025, Senior USAid officials put on leave after denying access to Musk’s Doge team | Trump administration | The Guardian.

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