Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
François Bayrou a récemment évoqué une submersion migratoire, reprenant ainsi un lexique autrefois réservé à l'extrême droite. Ce choix sémantique n'est pas anodin : il s'inscrit dans une tendance déjà observée lorsque Gabriel Attal, alors Premier ministre, ou encore Daniel Cohn-Bendit avaient eux-mêmes validé, par leurs propos, les thèses identitaires qu'ils prétendaient combattre. Cela illustre une fois de plus la porosité idéologique entre libéraux progressistes et libéraux réactionnaires, dont les désaccords portent davantage sur la forme que sur le fond. Tous partagent une même gestion néolibérale des flux migratoires, oscillant entre une main-d'œuvre corvéable et un discours opportuniste et électoraliste.
Pendant ce temps, de l’autre côté de l’Atlantique, Donald Trump a menacé la Colombie d’une hausse drastique des droits de douane et d’une suspension des visas si son gouvernement ne reprenait pas ses ressortissants en situation irrégulière aux États-Unis. Cette posture s’inscrit pleinement dans la société du spectacle décrite par Guy Debord : un théâtre politique où l’image de puissance l’emporte sur la réalité[1] . En effet, les États-Unis n’ont remporté aucun conflit majeur depuis des décennies, accumulant les défaites, de l’Irak à l’Afghanistan, et bientôt en Ukraine. Leur économie repose de plus en plus sur les importations et la financiarisation, tandis que la désindustrialisation fragilise leur souveraineté.
Sur la question migratoire, Trump recycle les recettes de son premier mandat, alors même qu’il avait échoué à tenir ses promesses, notamment avec son fameux mur à la frontière mexicaine, projet emblématique d’une politique du spectacle plus qu’une véritable solution. Aujourd’hui, plus de 11 millions de personnes sont en situation irrégulière aux États-Unis[2], un chiffre qui ne cesse d’augmenter. Comment croire qu’il parviendra à faire en 2025 ce qu’il n’a pas su accomplir lors de son premier mandat ? Sa rhétorique brutale masque une impuissance structurelle, l’immigration clandestine n'a cessé de croître, car elle sert les intérêts du patronat, friand de travailleurs précaires et sous-payés.
Daniel Véron a mis en évidence le rôle fondamental de l’immigration irrégulière dans les stratégies patronales, en ce qu’elle permet d’exercer une pression constante à la baisse sur les salaires. Dans des secteurs comme l’agriculture, le BTP, la restauration-hôtellerie, le nettoyage ou encore les services à domicile, les travailleurs sans-papiers sont devenus une main-d’œuvre indispensable, car ils permettent de maintenir des conditions de travail dégradées, plus intensives et moins bien rémunérées[3]. Il s’agit, en réalité, d’une délocalisation sur place, un mécanisme où les entreprises, plutôt que de déplacer leur production vers des pays à bas coût, importent une main-d’œuvre précarisée directement sur le sol national.
Cette dynamique illustre l’hypocrisie fondamentale des discours alarmistes sur l’immigration irrégulière, souvent tenus par des responsables politiques qui, dans le même temps, refusent d’adopter des mesures contraignantes contre les employeurs qui exploitent ces travailleurs. La mise en concurrence des salariés – entre travailleurs nationaux, immigrés réguliers et sans-papiers – est un levier central du capitalisme néolibéral, qui repose sur la segmentation du marché du travail pour affaiblir les revendications sociales.
C’est pourquoi la solution ne réside ni dans une régularisation massive ni dans une politique d’expulsions irréaliste, mais bien dans une meilleure régulation des flux migratoires en amont, en agissant sur les causes profondes des départs. Cela suppose de repenser les relations entre la France et les pays d’Afrique, en rompant avec le néo-colonialisme économique qui maintient ces nations dans une dépendance structurelle. Il s’agit notamment de mettre fin aux accords de libre-échange asymétriques, d’encourager un véritable développement industriel local et d’accompagner la souveraineté économique et monétaire des pays africains.
En parallèle, il est essentiel d’imposer des règles strictes contre le travail dissimulé, avec un contrôle accru des employeurs et des sanctions effectives contre ceux qui exploitent la précarité. Une réforme ambitieuse du marché du travail, allant vers une amélioration des conditions d’emploi et une revalorisation des bas salaires, permettrait de réduire l’attrait du recours à une main-d’œuvre sous-payée et sans droits.
C’est précisément sur ce terrain que devrait se concentrer la gauche morale, plutôt que de sombrer dans une opposition mimétique à l’extrême droite, prônant l’ouverture totale des frontières par pur réflexe idéologique ou en réduisant systématiquement toute critique de l’immigration à du racisme. En réduisant la question migratoire à un débat binaire entre fermeture et ouverture, ou en diabolisant toute préoccupation populaire comme xénophobe, elle abandonne toute analyse structurelle et se coupe des classes populaires, premières victimes de cette mise en concurrence organisée.
Plutôt que de défendre un cosmopolitisme naïf qui ne profite qu’au patronat, la gauche devrait renouer avec une approche matérialiste, centrée sur la lutte contre l’exploitation et la régulation économique. Cela implique de comprendre que les flux migratoires sont aussi le produit des logiques capitalistes globales, et que leur régulation doit aller de pair avec une transformation profonde des rapports Nord-Sud et un contrôle des flux migratoires en amont.
En définitive, qu’il s’agisse de la France ou des États-Unis, les discours alarmistes sur l’immigration tiennent avant tout du registre performatif. Ils permettent aux gouvernants d’alimenter une polarisation politique artificielle, détournant l’attention des véritables enjeux : les inégalités économiques, la précarisation du travail et la perte de souveraineté nationale au profit des logiques marchandes. Loin des discours simplistes et des postures électoralistes, la question migratoire doit appeler à une réponse internationale qui repose sur une refonte du modèle économique actuel, en luttant à la fois contre l’exploitation des travailleurs migrants et contre les causes structurelles des migrations forcées.
Nicolas Maxime