Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Dans Le Parisien, le cofondateur de Ledger, exprime son angoisse : il n’ose plus afficher ses signes extérieurs de richesse de peur d’être pris pour cible. L’entrepreneur a évoqué la « mexicanisation » de la société, balançant ce mot-valise pour désigner un coupable extérieur et s'éviter d'avoir à regarder le merdier en face. Pourtant, ce qu’il décrit est bel et bien une conséquence directe de ce que l’Occident capitaliste produit à grande échelle : la violence sociale.
« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle (...). La seconde est la violence révolutionnaire (...). La troisième est la violence répressive (...). Il n’y a pas de pire hypocrisie que de n’appeler violence que la seconde ». Dom Helder Câmara[1]
Les classes possédantes redécouvrent la brutalité du monde à mesure qu'elle vient effleurer leur quotidien et menacer le déploiement de leurs privilèges — de l'automobile de grand luxe au penthouse sécurisé. Cette panique morale témoigne surtout du désarroi d'un groupe social inquiet à l'idée que la précarité ordinaire, qu'il croyait circonscrite aux quartiers populaires, finisse par déborder dans son espace de vie.
Depuis des décennies, le capitalisme occidental a généré chômage de masse, précarité, destruction des services publics, marchandisation de la santé, de l’éducation, du logement. Derrière des mots neutres comme réformes, ajustements, compétitivité ou rationalisation, c'est une violence invisible qu'on inflige à des millions de personnes. Elle correspond précisément à cette violence institutionnelle et première formalisée par Dom Hélder Câmara, figure centrale de la théologie de la libération.
Et voilà que cette violence commence à produire ses effets visibles : une montée du ressentiment et du nihilisme, une rupture symbolique avec les codes dominants. Si le vol ou l'agression demeurent des actes délictueux dénués de projet politique, ils découlent d'une organisation sociale axée sur l'accaparement. Ceux qui profitent de l'entre-soi économique après avoir détruit les solidarités viennent aujourd’hui pleurnicher parce qu’ils ne peuvent plus afficher sans crainte leur domination sociale dans l’espace public. Ils s’effraient des effets de leur propre modèle et découvrent, trop tard, que la paix sociale n’est pas un acquis, mais le fruit d’un équilibre fragile, que le capitalisme est incapable de maintenir.
Plutôt qu'à une « mexicanisation », le pays fait face aux contradictions internes d'un modèle fondé sur la concurrence généralisée, où le maintien de l'ordre remplace progressivement les mécanismes de solidarité. Lorsque les perspectives d'intégration s'éteignent, la colère perd toute trajectoire idéologique pour devenir purement explosive.
Alors non, nous ne plaindrons pas ceux qui craignent de ne plus pouvoir parader avec leurs montres à 30 000 €. Car si des riches se font braquer et que des vitrines sont brisées aujourd’hui, c’est qu’il y a eu, avant, des existences brisées par les coupes budgétaires et le mépris de classe.
La réponse à cette crise exige de s'attaquer aux racines du problème en abolissant la violence institutionnelle. Cela implique de réinventer une société fondée sur la socialisation des moyens de production et les biens communs que sont l'éducation, la santé, l'alimentation et le logement.
Car tant que cette violence là règnera, toutes les autres ne feront que croître.
Nicolas Maxime
[1] Dom Hélder Câmara, Spirale de la violence, Desclée de Brouwer, 1970.