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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Analyse du second tour des législatives 2024 : le peuple français, grand perdant

On se souvient de ce 21 avril 2002 où sont apparus les visages de Jacques Chirac et de Jean‑Marie Le Pen au second tour, ainsi que de l’élimination du candidat socialiste Lionel Jospin. On se souviendra également de ce 7 juillet 2024, où le Rassemblement national, donné vainqueur, se retrouve finalement en troisième position.

Bien entendu, le « front républicain » a pleinement joué contre le RN, notamment à travers les désistements du Nouveau Front populaire et d’Ensemble. Il y a eu, tout d’abord, un désistement de l’électorat du RN, avec 627 000 voix de moins entre les deux tours (10,8 millions au premier tour contre 10,1 millions au second)[1]. De même, il n’y a pas eu de report, comme en 2022, de l’électorat du NFP ou d’Ensemble vers le RN.

Comment l’expliquer ? Tout d’abord, les renoncements sur la ligne sociale ont joué contre le RN. En se dotant d’une image de parti de milliardaires, il a fait fuir une partie de l’électorat populaire. Les débats ratés de certains candidats, parfois jugés incompétents sur plusieurs sujets, ainsi que les polémiques liées à leurs agissements (« la casquette nazie »), ont mis en échec la stratégie de normalisation et révélé, aux yeux d’une partie des électeurs, une incapacité à gouverner.

Ainsi, alors qu’il semblait destiné à obtenir au moins une majorité relative, le RN se retrouve finalement en troisième position avec 143 députés. Certes, la proportionnelle lui aurait permis d’envoyer davantage de représentants à l’Assemblée nationale, mais la tripartition lui est défavorable. Tant que subsiste le scrutin majoritaire à deux tours — sauf en cas de bipartition — le RN semble condamné à perdre ce type d’élection.

Du côté de la gauche, le NFP sort vainqueur de ces élections, mais il s’agit d’une victoire en demi-teinte. Avec 182 députés, il ne dispose que d’une majorité très relative. Sans coalition, il lui sera impossible de mettre en œuvre les réformes qu’il porte. Si jamais Emmanuel Macron nommait un Premier ministre issu du NFP, ce gouvernement ne tiendrait probablement pas longtemps avant d’être renversé par une motion de censure votée par Ensemble, LR et le RN. Resteraient alors les décrets pour appliquer certaines mesures — comme le SMIC à 1 600 euros, le blocage des prix ou l’abrogation de la réforme des retraites — mais cela resterait limité au regard de l’ambition du programme[2].

Concernant l’ex-majorité présidentielle, le groupe Ensemble a bénéficié du front républicain, ce qui lui a permis de sauver l’essentiel en faisant élire 165 députés, un résultat inespéré quelques jours auparavant. Quant aux Les Républicains, ils constituent également une surprise en obtenant 67 députés au Palais-Bourbon. Une fois encore, cela montre que le bloc central profite de la tripartition pour s’imposer, quoi qu’il arrive, comme un pôle déterminant.

Gabriel Attal a présenté sa démission à Emmanuel Macron, que ce dernier a refusée. En raison de la majorité relative du NFP, plusieurs scénarios se dessinent.

Le premier consisterait à nommer un Premier ministre issu du NFP, hypothèse peu probable au regard de sa majorité fragile.

Le second serait celui d’une coalition « à l’allemande », sans LFI ni le RN, souhaitée notamment par François Bayrou et Édouard Philippe. On pourrait alors imaginer un bloc central « bourgeois » réunissant EELV, le PS, Ensemble et LR, capables de s’entendre sur certaines valeurs communes, notamment leur attachement à la construction européenne. Si ce scénario correspond à l’ADN de certains partis, il demeure pour l’instant incertain.

Un troisième scénario verrait la formation d’un gouvernement « technique », composé d’experts et de technocrates, chargé d’expédier les affaires courantes — notamment le budget — afin de respecter les engagements européens et de rassurer les marchés financiers. Une telle solution pourrait toutefois s’avérer très impopulaire et vulnérable à une motion de censure.

Un quatrième scénario mènerait à un blocage institutionnel, où aucune solution politique ne se dégagerait dans l’immédiat.

Enfin, le dernier scénario — sans doute le plus controversé — serait celui d’un déni démocratique : Emmanuel Macron pourrait recourir à l’article 16, lui conférant les pleins pouvoirs, et nommer un Premier ministre issu de son camp. Dans cette perspective, le nom de Gérald Darmanin circule. Une telle évolution marquerait un tournant autoritaire, voire illibéral, à la manière de Viktor Orbán.

Celui qui s’est vanté d’avoir « lancé une grenade dégoupillée dans les jambes de ses adversaires »[3], à la manière du Joker, semble avoir plus d’un tour dans son sac. Après une dissolution de l’Assemblée nationale qui s’apparentait à un pari risqué — et à un échec —, ce Machiavel de la politique française aurait réussi, par un jeu de stratégies et en mobilisant la gauche autour d’un front républicain, à rendre le RN minoritaire tout en empêchant le NFP d’obtenir une majorité solide. Un coup de maître, ou l’art de se relever après une erreur majeure.

Quoi qu’il arrive, le peuple français pourrait être le grand perdant : d’un côté, les 10 millions d’électeurs du RN, qui ont le sentiment de s’être fait confisquer l’élection et pourraient en ressortir plus en colère contre un système jugé méprisant ; de l’autre, les 7 millions d’électeurs du NFP, dont les espoirs de transformation économique et sociale risquent d’être déçus. Plus que jamais, la France apparaît divisée, fracturée, archipélisée en trois blocs sociologiques que presque plus rien ne rassemble — si ce n’est, peut-être, le football.

 

Nicolas Maxime


[1] Ministère de l’Intérieur, Résultats officiels des élections législatives 2024 ; voir également les analyses du vote de second tour soulignant les effets des désistements et du « front républicain », qui ont entraîné des pertes de voix pour le Rassemblement national entre les deux tours.

[2] Programme Nouveau Front Populaire Élections Législatives 2024, Nouveau Front Populaire.

[3] Propos rapportés par Valeurs Actuelles dans un article affirmant que le président aurait déclaré en privé : « Je leur ai balancé ma grenade dégoupillée dans les jambes », à propos de la dissolution. La présidence a démenti l’authenticité de cette phrase.

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