Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Sans être un soutien de Raphaël Glucksmann, force est de constater que sa réponse à Jordan Bardella touche juste[1] : sans immigration, il devient impossible de répondre aux besoins réels de l’économie.
L’immigration, notamment lorsqu’elle est irrégulière, tout comme le recours massif au travail détaché, constitue une véritable délocalisation sur place. Sur ce point, la lecture de l’ouvrage de Daniel Véron, Le travail migrant, l’autre délocalisation, est particulièrement éclairante[2].
Les migrants et les travailleurs détachés sont aujourd’hui omniprésents dans des secteurs essentiels comme le nettoyage, l’agriculture ou le bâtiment. Or, ces activités ne peuvent, par définition, être délocalisées. Dans un système capitaliste néolibéral fondé sur la compression des coûts et la recherche permanente de compétitivité, se passer de cette main-d’œuvre est tout simplement impossible. C’est précisément pour cette raison que Giorgia Meloni, pourtant issue de l’extrême droite, a validé l’entrée de près de 450 000 migrants en Italie[3]. Capitalisme et immigration économique vont de pair. Voilà la contradiction centrale de l’extrême droite contemporaine.
À moins d’envisager deux alternatives. La première consisterait à augmenter radicalement les salaires dans ces secteurs dits « pénibles » ou dévalorisés. Une telle mesure entraînerait mécaniquement une hausse générale des prix, donc de l’inflation, dans un cadre capitaliste inchangé. La seconde option serait de contraindre les chômeurs et les bénéficiaires des minima sociaux à occuper ces emplois, au nom de l’activation des dépenses sociales. C’est déjà la trajectoire engagée par Emmanuel Macron, qui vise à instaurer une nouvelle forme de précarité salariale, comparable aux mini-jobs en Allemagne ou aux contrats zéro heure au Royaume-Uni.
Il existe pourtant une autre issue, plus radicale mais cohérente : mettre fin au capitalisme lui-même. Dans un tel modèle, les entreprises deviendraient des propriétés d’usage, l’ensemble de la valeur ajoutée servirait exclusivement à la rémunération du travail, et les décisions économiques seraient prises de manière pleinement démocratique.
En définitive, on ne peut se passer du travail migrant qu’en mettant fin au capitalisme. Refuser l’immigration tout en sanctuarisant le système capitaliste relève de l’illusion politique. Prétendre le contraire, comme le fait Jordan Bardella, revient à vouloir le beurre et l’argent du beurre. À un moment donné, il faut choisir.
Nicolas Maxime
[1] Débat sur France Inter entre Raphaël Glucksmann et Jordan Bardella le 12 avril 2024.
[2] Daniel Veron, Le travail migrant, l'autre délocalisation, Paris, La Dispute, 2024.
[3] La Grande Conversation, La politique migratoire de Meloni a ouvert la porte à 452 000 travailleurs étrangers supplémentaires, 20 septembre 2023.