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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

L’austérité, ou comment la réduction des dépenses publiques coûtera plus cher aux français

Ces dernières semaines, chaque think rivalise d’imagination quand il s'agit de faire dans la surenchère austéritaire. Ainsi, Terra Nova propose de relever de 5 points la TVA et de baisser les pensions de retraite, tandis que l’Institut Montaigne réclame une réduction de 60 % des APL, la suppression de 200 000 postes de fonctionnaires et une nouvelle baisse des retraites — des mesures présentées comme des « pistes » pour stabiliser la dette, mais qui relèvent en réalité d’une véritable thérapie de choc.

Au moment où les députés votent le budget 2026 et que nous allons probablement subir une cure d'austérité sans précédent, il est bon ton de rappeler le pourquoi du comment de cette austérité, et surtout d’en mesurer les conséquences bien réelles.

En effet, on nous bassine, à longueur d’antenne, sur la dette publique soi-disant trop élevée que nous transmettrions à nos enfants. Or ceci est complètement faux car la dette publique n’est pas un fardeau intergénérationnel. Ce que nous transmettons aux générations futures, ce sont les infrastructures, les services publics, les hôpitaux, les écoles, les réseaux de transport, l’énergie. En somme, il s'agit de biens collectifs durables financés précisément par cette dette. Une dette publique n’est pas comparable à un crédit à la consommation, elle est un outil d’investissement et un instrument de souveraineté. Ce n’est donc pas la dette qui pose un problème, mais les conditions dans lesquelles nous l’avons rendue artificiellement coûteuse.

Le véritable problème tient à la charge de la dette, aujourd’hui de plus de 50 milliards d’euros par an[1], essentiellement parce qu’on a mis fin dans les années 60 au circuit du Trésor, qui permettait à l’État de financer sa dette auprès de sa banque centrale et de mobiliser les dépôts des administrations, des entreprises publiques et des banques. Ce circuit, qui assurait une forme d’autonomie financière de l’État, a été démantelé au nom de la « modernisation financière », ouvrant la voie à la dépendance totale vis-à-vis des marchés. S’y est ajoutée l’interdiction faite au Trésor d’emprunter directement auprès de la Banque centrale, ce qui oblige aujourd’hui l’État à se tourner vers les marchés privés et à payer des intérêts colossaux à des investisseurs qui profitent de cette dépendance institutionnalisée.

Ces marchés financiers, devenus désormais les véritables donneurs d’ordre, sont capables de mettre une pression considérable sur les États, les obligeant à adopter des réformes qui garantissent qu’ils seront remboursés en priorité.

Pendant ce temps, cela ne dérange visiblement pas les députés chantres de l'austérité de distribuer des centaines de milliards d’euros de subventions, d'exonérations de cotisations sociales et de crédits d’impôt divers et variés aux entreprises. Un véritable État-Providence du Capital s'est mis en place qui organise une redistribution à rebours vers les grandes entreprises et les actionnaires.

De ce fait, l'austérité devient un cercle vicieux car en réduisant les budgets publics, on dégrade les services essentiels, ce qui nourrit l’argument selon lequel « l’État ne fonctionne plus »… argument ensuite utilisé pour justifier de nouvelles coupes budgétaires, de nouvelles privatisations puis de nouveaux reculs sociaux. Une forme de nouvelle « austérité », qui s’apparente à une saignée moderne, où l’on prétend soigner un malade en l’affaiblissant jusqu’à ce qu'il décède.

L'austérité déjà déployée depuis des années à l'hôpital public ou dans les services sociaux est déjà appliquée à la lettre dans d'autres pays — Italie, Roumanie, Suisse, etc. — pour les mêmes résultats : dégradation des services, fuite des personnels, explosion des inégalités, destruction de la cohésion sociale. De plus, l’austérité favorise in fine l'extrême droite et les populistes, car elle crée du ressentiment et un sentiment d’abandon dans la population.

Les télévangélistes du Capital nous expliquent, à longueur de journée, que les salariés paieraient pour les chômeurs, les bénéficiaires des minima sociaux, les fonctionnaires et les retraités, reprenant ainsi la théorie du bouc-émissaire analysée par René Girard[2], et s’inscrivant dans une vision strictement producériste[3] de la société où seules comptent les activités dites productives.

Or la véritable justification pour les néolibéraux n’est pas, et n’a jamais été, de réduire la dette publique. Ils le savent très bien : les déficits ne posent problème que parce qu’ils ont eux-mêmes organisé les conditions de leur renchérissement. Leur objectif réel est de détruire la Sécurité Sociale et les services publics tout en continuant de subventionner massivement les marchés financiers et les multinationales.

L’austérité déployée est donc surtout une arme contre les pauvres, un moyen de pression pour privatiser les services publics, affaiblir la solidarité collective et ouvrir des pans entiers de nos vies — santé, énergie, transports, éducation, vieillesse — à la logique marchande. Comme l'a démontré Thomas Piketty sur France Inter[4], la baisse des dépenses de santé et d'éducation serait une mauvaise solution car ce que l’on économise aujourd’hui sera payé demain, mais plus cher et de manière plus inégalitaire, puisque les besoins ne disparaissent pas mais se déplacent vers le privé, comme on le voit aux États-Unis où les coûts explosent pour des services moins accessibles et plus onéreux. Autrement dit, ce qu'on appelle économies sont avant tout un transfert du coût du secteur public vers les ménages.

En somme, réduire la dépense publique coûtera plus cher aux Français et profitera uniquement au Capital.

 

Nicolas Maxime


[1] Cour des comptes, La situation et les perspectives des finances publiques, juillet 2024, p. 43-45. La charge de la dette de l’État devrait atteindre environ 55 milliards d’euros par an à partir de 2025, sous l’effet de la remontée des taux d’intérêt.

[2] René Girard, La violence et le sacré, Grasset, 1972.

[3] Le philosophe Michel Feher démontre que le Rassemblement national divise la société française en deux classes moralement antinomiques : les producteurs qui n'aspirent qu'à vivre du produit de leurs efforts et les parasites réfractaires à la " valeur travail ". Les premiers contribuent à la prospérité nationale par leur labeur, leurs investissements et leurs impôts, tandis que les seconds sont tantôt des spéculateurs impliqués dans la circulation transnationale du capital, financier ou culturel, et tantôt des bénéficiaires illégitimes de la redistribution des revenus, c'est à dire les allocataires des aides sociales et les immigrés. Cette vision de la société est désignée sous le terme de producérisme. Michel Feher, Producteurs et parasites : L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, La Découverte, 2024.

[4] Thomas Piketty, entretien sur France Inter, matinale de 8h20, 9 décembre 2025. L’économiste y critique les politiques d’austérité et affirme que les déséquilibres budgétaires et sociaux ne peuvent être résolus par de simples ajustements marginaux.

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