Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
On dit que la France est un pays socialiste, voire communiste, à cause du niveau élevé de ses prélèvements obligatoires et de ses dépenses publiques. En réalité, la France était bien plus socialiste en 1983, avant le tournant de la rigueur, qu’elle ne l’est aujourd’hui, et ce pour une raison simple : un grand nombre d’entreprises importantes étaient publiques.
En 1983, l’énergie, les transports, l’industrie lourde, les télécommunications et les banques formaient alors un vaste secteur socialisé : EDF-GDF, la SNCF, France Télécom, Renault, Thomson, Péchiney, Rhône-Poulenc, Usinor, la BNP, le Crédit Lyonnais, la Société Générale, Paribas, Charbonnages de France, Total, Air France, la RATP, la SEITA…constituaient le cœur d’une économie mixte fortement planifiée, où la puissance publique disposait de véritables leviers économiques.
En 1983, le gouvernement pouvait aussi s’appuyer sur la Banque de France, même si ses marges de manœuvre avaient déjà été restreintes par la suppression du circuit du Trésor en 1966. Cela permettait encore un financement public moins dépendant des marchés. Et surtout, la France bénéficiait de recettes publiques abondantes et d’emplois nombreux grâce à la planification, à l’investissement public et à une industrie encore puissante. Résultat : moins de chômage structurel, plus de cotisations sociales, plus de rentrées fiscales.
Contrairement au discours dominant, les prélèvements obligatoires étaient déjà à un niveau important, autour de 41 % du PIB au début des années 1980, contre environ 45 % désormais[1]. De même, la part des dépenses publiques était également élevée mais plus contenue, car l’État produisait lui-même une partie de la richesse qu’il redistribuait ensuite, l’État-providence reposant alors sur un État lui-même producteur.
Tout bascule en 1983 avec le tournant de la rigueur. Sous contrainte européenne et financière, les gouvernements ont renoncé à la rupture avec le capitalisme financier et ont choisi le libre-échange dérégulé et les privatisations. Cela marque le début du recul de la souveraineté économique française.
Depuis 1986, la France a cédé progressivement ses entreprises : les banques commerciales comme la BNP Paribas ou la Société Générale, France Télécom (Orange), les autoroutes, Total, Renault, Air France, de nombreuses industries stratégiques. Aujourd’hui, l’État ne perçoit plus que 2 à 2,5 milliards d’euros de dividendes par an[2], alors qu'il aurait perçu des dizaines de milliards par an de recettes supplémentaires en conservant ces sociétés et une partie de l'activité industrielle, actuellement perdue, aurait pu être maintenue sur le territoire.
Autrement dit, une large part du déficit public actuel correspond directement aux recettes abandonnées par les privatisations parce que l’État a été privé de ses revenus de propriétaire, mais a dû compenser cet état de fait en assumant les coûts sociaux d’une économie qu’il ne maîtrise plus.
C’est là le grand paradoxe car plus l’État se retire de la production, plus il doit taxer et dépenser pour réparer les dégâts du marché. Dans ce cas, l’État Providence autrefois producteur et planificateur a laissé place à un État Pourboire qui se contente de pallier les effets du capitalisme financier et dérégulé : chômage de masse, précarisation, désindustrialisation par des allocations sociales et des subventions aux entreprises privées — les minima sociaux et la politique de l'offre.
Aujourd'hui, les néolibéraux veulent désormais détruire la dernière pierre du pacte social de 1945 après avoir privé l’État de tout contrôle stratégique en livrant la Sécurité Sociale et les services publics aux marchés financiers et aux multinationales. C'est pour cela qu'ils insistent sur les dépenses publiques trop élevées, argument qui leur permettra de justifier la mise à mort définitive de l'État social.
Ainsi, ce n’est pas l’excès de socialisme qui explique le déficit public, mais au contraire son abandon progressif. En réalité, la question n’est donc pas : « La France est-elle trop socialiste ? »
Mais bien : « Quel est l'intérêt à vouloir détruire cet État social ? »
Nicolas Maxime
[1] INSEE, Les prélèvements obligatoires en France (en % du PIB).
[2] Sénat, Compte d’affectation spéciale « Participations financières de l’État » – Rapport 2024, dividendes perçus ~2,3 Md€, https://www.senat.fr/rap/a24-145-8/a24-145-8-syn.pdf.