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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Le « temps des producteurs » ou la grande confusion idéologique

Après avoir évoqué le retournement de veste opportuniste de Raphaël Glucksmann, il faut également s’arrêter sur le gloubi-boulga idéologique à l’œuvre chez certains vidéastes politiques du web. L’exemple le plus frappant est sans doute celui de Tatiana Ventôse.

Cette dernière s’apprête à publier un ouvrage intitulé Le Temps des producteurs[1]. Elle y développe l’idée selon laquelle les « producteurs » — entendus comme les ouvriers, les paysans et les artisans — auraient été abandonnés au profit d’une bourgeoisie dite « financière », qui aurait pris le pouvoir dans les années 1980 sur la bourgeoisie « industrielle ». Cette bourgeoisie « financière », représentant selon elle les 1 % de la population, ne pourrait se maintenir qu’avec l’appui de certaines catégories considérées comme improductives : les emplois à haute valeur ajoutée qualifiés de bullshit jobs[2], ainsi que d’autres groupes plus contestables encore, qu’elle désigne comme les « larbins des banlieues » — chauffeurs Uber, livreurs Deliveroo, femmes de ménage — mais aussi les urbains diplômés du secteur public et associatif (enseignants, soignants, magistrats, travailleurs sociaux, etc.).

Pour Tatiana Ventôse, on ne pourrait vivre sans production alimentaire, industrielle ou énergétique, mais on pourrait en revanche se passer de services publics, comme elle l’a affirmé lors d’un entretien accordé à Juste Milieu. Il s’agirait alors de redonner le pouvoir aux « producteurs » sur les autres catégories socioprofessionnelles, via des baisses d’impôts ciblées pour certaines entreprises productives, des barrières tarifaires et des investissements publics dont ni la nature ni le financement ne sont clairement définis : s’agirait-il d’une politique de l’offre ou d’une politique de la demande ?

Dans une autre intervention sur Le Fil d’Actu, elle oppose Thomas Porcher, économiste atterré engagé à gauche, à Jean-Marc Daniel. Selon elle, la gauche se contenterait de distribuer des chèques et d’augmenter les salaires grâce à de « l’argent magique », via la création monétaire, ce qui mènerait à une inflation galopante ; tandis que la droite, par des baisses massives d’impôts et de dépenses publiques, conduirait inévitablement au chaos social.

Outre le fait qu’elle omet de préciser que la bourgeoisie « financière » est le produit d’une transformation idéologique du capitalisme vers le néolibéralisme, sa définition du « producteur » apparaît pour le moins discutable. Nous sommes tous producteurs en contribuant à la production nationale, et celle-ci ne se limite pas à la seule production de biens matériels. À ce compte, Total Énergies, Danone et d’autres géants industriels seraient eux aussi des « producteurs » au sens strict qu’elle défend.

Elle considère par ailleurs que l’éducation ou la santé seraient des secteurs peu essentiels car non productifs. Cette affirmation est pourtant erronée : tous les pays développés reposent sur des systèmes éducatifs et de santé performants. Leur effondrement entraînerait mécaniquement celui de l’ensemble de la production nationale. Peut-on imaginer une puissance industrielle sans enseignants pour former les ingénieurs ? Une souveraineté alimentaire sans système de santé ? La réponse est évidente. Il faut investir massivement dans la production de biens matériels — afin d’assurer la souveraineté alimentaire, industrielle et énergétique — mais aussi dans les services publics essentiels : éducation, santé, action sociale, justice. Sans oublier le logement, qui devrait faire l’objet d’une intervention publique massive, voire être reconnu comme un bien commun, alors que l’on compte aujourd’hui 4,1 millions de mal-logés et 330 000 personnes sans domicile fixe[3].

L’exemple de Thomas Porcher est en outre intellectuellement malhonnête. Au-delà des politiques de redistribution visant à réduire les inégalités, Porcher, comme d’autres économistes atterrés tels que David Cayla ou Christophe Ramaux, défend des investissements publics massifs pour relocaliser les activités productives[4]. En opposant artificiellement politique de la demande et politique de l’offre, Tatiana Ventôse passe à côté de l’essentiel et semble ignorer les ressorts fondamentaux des politiques économiques, d’autant qu’elle n’évoque jamais la régulation des marchés financiers, ni les enjeux monétaires ou de dette publique.

Tatiana Ventôse incarne ainsi un syncrétisme idéologique confus, où l’on peut manier un vocabulaire marxiste tout en raisonnant comme Murray Rothbard. Le Temps des producteurs[5] relève autant d’une nostalgie réactionnaire d’un capitalisme gaullo-national — le fantasme du « c’était mieux avant » — que d’une logique de division opposant producteurs et improductifs. Or, l’enjeu central devrait être l’union de l’ensemble des travailleurs — salariés, chômeurs et retraités compris — quelle que soit leur catégorie socioprofessionnelle ou leur statut.

 

Nicolas Maxime


[1] Tatiana Ventôse, Il est venu le temps des producteurs, Le Fil d’Actu Éditions, 2024.

[2]  Le bullshit job est une expression anglaise qui se traduit généralement par « travail inutile » ou « emploi à la con ». Il se caractérise par un emploi qui ne sert à rien, où la personne qui l’exerce peut ressentir de la frustration ou une forme d’aliénation. En d’autres termes, le salarié n’aurait pas l’impression de contribuer activement à la société, car son travail et ses tâches quotidiennes en entreprise sont vides de sens. David Graeber, Bullshit Jobs, Les liens qui libèrent, 2018.

[3] Le Fil d’Actu,  Économie : les mensonges continuent, le pillage de la France aussi ! , vidéo YouTube, 2024, consultée en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=c3DoKWSEaQ0&t=1371s

[4] Thomas Porcher, Traité d’économie hérétique, Fayard, 2018.

[5] Tatiana Ventôse, Il est venu le temps des producteurs, Le Fil d’Actu Éditions, 2024.

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