Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Sorti en salles en 2006, le film Idiocracy raconte l'histoire d'un soldat américain qui se fait hiberner et se réveille cinq siècles plus tard dans un monde où toutes les personnes sont devenues idiotes[1]. Comédie satirique, Idiocracy est devenu un film culte tant par la justesse de son propos que par son caractère prophétique. Alors que d'autres films de science-fiction de cette époque comme L'Armée des douze singes, Terminator, Matrix, ou Robocop proposaient des dystopies techniquement maîtrisées et philosophiquement ambitieuses, c'est pourtant ce film qui semble aujourd'hui le plus proche de notre réalité sociale.
Sous ses aspects de comédie potache, Idiocracy montre déjà des éléments à l’œuvre au sein de la société américaine au début des années 2000 : marchandisation extrême, effondrement de la pensée et du langage, la disparition du savoir au profit de l’opinion immédiate et la politique réduite à la société du spectacle. Idiocracy montre que c'est dans ses institutions que s'opère la décomposition de l’Occident, dans la continuité de celles-ci et non dans un changement brutal.
Et cela concerne plus particulièrement les États-Unis dont l’effondrement ne s’arrête pas à la logique girardienne du conflit mimétique et de l’affrontement généralisé[2]. Comme le démontre également Emmanuel Todd, il se manifeste aussi dans le réel de la société américaine par une hausse dramatique de l’analphabétisme, passant de 17 % à 25 % entre 2017 et 2026[3]. Il ne s’agit pas seulement d’un déclin économique ou politique de la première puissance mondiale, mais d’une désagrégation des structures qui permettent à une société de se reproduire intellectuellement.
Idiocracy apparaît alors moins comme une farce que comme une fable sur l’idiocratisation du monde, c'est-à-dire un processus où la bêtise est encouragée et récompensée collectivement, où elle trouve son expression la plus pure dans la fusion totale entre la sphère politique et le divertissement numérique. Les exemples récents des influenceurs transformés en figures d’autorité médiatique, où la réussite se mesure uniquement au nombre de vues et non à la finesse des propos ; des hommes et femmes politiques qui se mettent en scène par des clowneries, comme le fait un Donald Trump — à la manière du président grotesque dans Idiocracy — ou par un racolage permanent — jusqu’à des opérations de communication à grand renfort de codes empruntés aux réseaux sociaux — illustrent cette dérive.
Ce que Idiocracy nous a permis de comprendre, au-delà de la caricature, c’est que l’Occident ne s’effondre pas à cause d’un soi-disant agent extérieur (la Russie, la Chine, l’Iran…) ou de boucs-émissaires désignés (les précaires, les migrants, les musulmans…) mais bien parce qu’il se décompose lui-même de l’intérieur, par l’abandon progressif des conditions mêmes de l’intelligence collective au profit d’un marché de l’attention permanent. C’est aussi cela la phase terminale de l’Occident, un point de non-retour où la bêtise, devenue systémique, est désormais le mode de fonctionnement d'un monde en fin de cycle.
Nicolas Maxime
[1] Idiocracy, film réalisé par Mike Judge, 2006, 20th Century Fox.
[2] René Girard, La violence et le sacré, Grasset, 1972.
[3] Groupe Gaullistes Ceaux, Emmanuel Todd : « L’Occident, devenu fou, vit une dislocation comparable à la chute du communisme », 17 janvier 2026 — entretien/commentaire citant un taux d’analphabétisme des jeunes de 16 à 24 ans passant de 17 % à 25 % entre 2017 et 2026, utilisé comme indicateur de déclin sociétal.