Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
On entend désormais cette petite musique partout dans les médias : La France insoumise serait responsable de la mort du jeune Quentin, lynché à mort par une bande d’antifas. Après avoir été considérée comme un mouvement d’extrême gauche, quasiment accusée de tous les maux — collaboration avec l’islam radical, proximité supposée avec le régime de Moscou, volonté d’établir un régime castriste bolivarien en France, responsabilité dans la montée des violences sociales, encouragement du désordre public, complaisance envers les mouvements communautaires, banalisation de la conflictualité sociale — la liste des griefs semble s’allonger sans cesse. À ce rythme, certains finiront bientôt par suggérer que La France insoumise serait responsable du Covid, de la guerre en Ukraine et, pourquoi pas, de la montée du nazisme dans les années 1930. L’outrance interroge moins la réalité des faits qu’elle ne révèle le climat de polarisation du débat public.
On ne peut alors que faire le constat suivant : La France insoumise, quoi qu’on pense de ce mouvement, critiquable à bien des égards, est progressivement devenue le réceptacle de tous les maux du pays. Gauche, centre, droite et extrême droite compris semblent y trouver un adversaire commode, presque un exutoire, faisant d’elle le bouc émissaire politique et médiatique par excellence.
Déjà, revenons sur la notion d’extrême gauche car il n'y a rien de plus stupide que de qualifier LFI d'extrême gauche. A quel moment défendent-ils la socialisation des moyens de production ? A quel moment parlent-ils d'instaurer le salaire à vie ? À quel moment évoquent-ils la sortie de l’Union européenne, la fermeture des marchés financiers, la nationalisation ou la dissolution des multinationales ou une remise en cause frontale de la propriété capitaliste ? Ces questions restent largement sans réponse dans leur corpus programmatique. L’Avenir en commun (AEC) est, au fond, un programme social-démocrate pur jus. Il est d’ailleurs très bien construit intellectuellement — malgré des incohérences, notamment concernant l’Union Européenne — quoi qu’on pense d’eux. Mais il n’y a rien de socialiste, et encore moins de communiste, dans ce cadre. Leur projet repose essentiellement sur la redistribution des richesses, la régulation économique, le renforcement des services publics et la planification écologique. Ces orientations relèvent historiquement d’une tradition réformiste qui cherche à corriger les effets du capitalisme plutôt qu’à le dépasser. À ce titre, même le programme de François Mitterrand en 1981, avec toutes ses nationalisations, apparaissait objectivement plus radical. À l’époque, la prise de contrôle public de secteurs stratégiques de l’économie traduisait au moins une tentative, certes limitée, de transformation des rapports de production. En effet, les propositions actuelles de l’AEC restent dans le cadre d’une économie mixte classique, compatible avec la logique du marché.
Bien entendu, La France insoumise est elle-même entrée dans cette forme de victimisation, fournissant parfois le bâton pour se faire battre. En cherchant à politiser systématiquement chaque controverse et en adoptant une stratégie de conflictualisation permanente, le mouvement alimente cette polarisation dont elle se dit victime. Cette posture, qui peut mobiliser et souder un électorat militant, tend aussi à renforcer les caricatures dont il fait l’objet et à rendre plus difficile l’émergence d’un débat de fond sur ses propositions. À force d’entretenir une dynamique d’affrontement généralisé, le risque est d’enfermer le débat public dans une spirale où l’outrance répond à l’outrance, au détriment du programme et des idées. C’est dans ce piège qu’est tombé LFI.
S’il existe une forme de radicalité au sein de La France insoumise, elle se situe davantage dans l’attitude de certains représentants et militants, le plus souvent dénués de culture politique, voyant dans toute forme d’opposition, de critique du mouvement ou de remise en question de certaines dérives sociétales un supposé fascisme. Ces limites politiques s’expliquent en partie par la sociologie militante des représentants et militants puisque le mouvement est majoritairement composé de professions intellectuelles supérieures, du milieu enseignant, associatif ou culturel, et très peu du monde ouvrier ou employé. C’est une gauche petite-bourgeoise, pour reprendre les mots de Thomas Piketty, une « gauche brahmane » : instruite, urbaine, convaincue de sa supériorité morale, mais souvent coupée des classes populaires périphériques et rurales[1].
Cela permet ainsi de comprendre les obsessions de LFI, à savoir l’antifascisme alors qu’il n’y a plus de véritables fascistes depuis 1945. S’il existe bel et bien un « fascisme déjà là », c’est au sein des institutions pseudo-démocratiques qui cèdent peu à peu toute forme de pouvoir et de souveraineté à un système capitaliste que l’on pourrait qualifier de sado-mandevillien, où les logiques concurrentielles et les intérêts privés supplantent progressivement l’intérêt général, jusqu’à tendre vers la formation d’un MARCHÉ TOTAL structurant l’ensemble des rapports sociaux, politiques et culturels. Or, le Rassemblement national, s’étant normalisé, apparaît désormais plus comme la continuité identitaire du macronisme que comme la résurrection d'un soi-disant fascisme fantasmé.
C’est ainsi que s’est construit l’épouvantail La France insoumise. Évidemment, ce mouvement en est en partie responsable à travers sa stratégie politique de conflictualité permanente, la reductio ad Hitlerum[2] convoquée à chaque désaccord ou controverse concernant les enjeux de société, et une tendance à dramatiser systématiquement le débat public, au risque d’alimenter lui-même la caricature dont il fait l’objet. Cependant, si La France Insoumise est devenue à ce point l’ennemi à abattre — au point que François Hollande déclare qu’il fera tout pour que Jean-Luc Mélenchon ne soit pas au second tour en 2027, et que Jordan Bardella appelle à la mise en place d’un cordon sanitaire — c’est parce qu’elle apparaît, qu’on le veuille ou non, comme la seule force politique à remettre frontalement en question le bloc néolibéral/néoconservateur qui structure aujourd’hui la vie politique du PS au RN.
Pour ce bloc, toute formation qui propose une rupture — même partielle — avec les traités européens, la règle budgétaire, la toute-puissance des marchés, la libre concurrence, l’alignement géopolitique désignant l’Iran ou la Russie comme ennemis de l’Occident, ou encore qui refuse un soutien inconditionnel à la politique d’Israël, devient suspecte. Quoi qu’on pense de La France insoumise, malgré ses nombreux défauts, elle est désormais devenue le bouc émissaire politique et médiatique, précisément parce qu’elle apparaît comme le seul mouvement dit « antisystème » susceptible d’accéder au pouvoir et de remettre en question l’existence de cet ordre établi, ce qui inquiète véritablement les tenants du néolibéralisme et du néoconservatisme qui vont tout faire pour l’en empêcher.
Nicolas Maxime
[1] Thomas Piketty, Capital et Idéologie, Seuil, 2019.
[2] La reductio ad Hitlerum est une variante de la culpabilité par association : plutôt que de discuter un argument, on le délégitime en affirmant que « Hitler pensait la même chose », suggérant ainsi que l’argument est intrinsèquement fasciste.