Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Lorsqu’on s’intéresse à la typologie du vote aux élections présidentielles de 2017, plusieurs lignes de fracture apparaissent clairement : les revenus les plus faibles se sont davantage tournés vers Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, tandis que les catégories gagnant plus de 3 000 euros ont davantage voté pour Emmanuel Macron et François Fillon. Les plus jeunes se sont davantage dirigés vers La France insoumise ou le Rassemblement national, alors que les plus âgés ont privilégié Emmanuel Macron et Les Républicains. La ruralité s’est davantage tournée vers Marine Le Pen tandis que les grandes villes ont plus largement soutenu Emmanuel Macron.[1].
Mais une autre ligne de fracture apparaît, moins visible au premier regard : celle des catégories socioprofessionnelles. Pour l’analyser, il est possible de regrouper les candidatures autour de trois grands blocs électoraux : un bloc social-écologiste (Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon), un bloc libéral (Emmanuel Macron et François Fillon) et un bloc nationaliste (Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan). Ces regroupements ne signifient évidemment pas que les électeurs partagent tous les mêmes motivations, mais ils permettent de dégager certaines tendances.
- Le bloc social-écologiste a attiré 26 % des votants en 2017[2]. Il rassemble davantage les catégories professionnelles directement confrontées aux difficultés sociales : travailleurs sociaux, infirmiers, enseignants, ATSEM, accompagnants d’élèves en situation de handicap, aides à domicile, sages-femmes ou encore assistantes maternelles. Ces métiers du lien sont quotidiennement en contact avec la pauvreté, les inégalités et les difficultés sociales, ce qui peut expliquer une sensibilité plus forte aux politiques de redistribution et aux services publics. Les étudiants se sont également largement tournés vers ce bloc. Cette orientation s’explique à la fois par des facteurs générationnels, une sensibilité plus importante aux enjeux écologiques et sociaux, mais aussi par une précarité croissante dans le monde étudiant. Les chômeurs ont également davantage voté pour la gauche, même si leur électorat reste très divisé et que l’abstention demeure importante. Le vote en faveur de ce bloc peut s’expliquer par le fait que ces candidats étaient ceux qui proposaient les mesures sociales les plus ambitieuses à destination des personnes privées d’emploi.
- Le bloc libéral a établi un score de 44 % aux dernières élections présidentielles[3].Il repose principalement sur les cadres, les retraités et une partie des indépendants, notamment les artisans et les commerçants. Les cadres et les retraités appartiennent en moyenne aux catégories les plus favorisées économiquement, ce qui explique en partie leur adhésion à un projet mettant davantage l’accent sur la compétitivité, la stabilité économique et la responsabilité individuelle. Le vote des indépendants répond à une autre logique. Artisans, commerçants et chefs d’entreprise expriment régulièrement un sentiment de pression fiscale excessive et considèrent souvent supporter une part importante du financement de la collectivité. Le discours combinant baisse des impôts, réduction des charges et lutte contre « l’assistanat » a donc trouvé un écho important auprès de ces catégories.
- Le bloc nationaliste a été plébiscité par 26 % des votants[4]. Il est particulièrement fort chez les ouvriers, qui ont voté majoritairement pour Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan. Il attire également une partie des agriculteurs et obtient des scores importants dans certains territoires ruraux et périurbains. Ce vote s’explique notamment par le sentiment de déclassement lié à la désindustrialisation, à la disparition des emplois locaux et à l’affaiblissement des services publics dans certains territoires. Le vote d’une partie des agents publics en faveur du bloc nationaliste peut également surprendre. Ces catégories ont historiquement davantage voté à gauche, mais une partie d’entre elles travaille dans des petites communes ou des territoires ruraux où elles constatent directement la fermeture de services publics, la désertification médicale ou l’abandon progressif de certains territoires.
En résumé, on peut observer certaines tendances : les électeurs se tournant vers un bloc social-écologiste sont plus souvent issus de professions exposées à des situations de précarité, ceux qui choisissent un bloc libéral expriment plus fréquemment une sensibilité à la pression fiscale, tandis que les électeurs du bloc nationaliste sont davantage présents parmi les catégories confrontées à des formes de déclassement. Toutefois, ces logiques ne sont ni exclusives ni systématiques, et de nombreux parcours individuels viennent nuancer ces tendances.
Ces différences électorales peuvent également créer des formes de tensions entre catégories socioprofessionnelles. Elles ne remplacent pas totalement la lutte des classes traditionnelle, mais elles viennent la complexifier. Les oppositions ne se structurent plus uniquement entre patrons et salariés, mais aussi entre groupes professionnels qui ont parfois des visions différentes de leur utilité sociale. Un ouvrier peut ainsi considérer que certaines professions bénéficient de conditions de travail plus favorables que les siennes. Un cadre supérieur peut estimer qu’il contribue davantage par les impôts et les charges sociales. Un travailleur social peut, de son côté, considérer que certaines activités économiques contribuent davantage à la compétition qu’à l’intérêt général. Ces représentations reposent souvent sur des préjugés ou sur une connaissance partielle des réalités professionnelles.
À l’inverse, des formes de rapprochement existent également. Un travailleur social peut comprendre les difficultés d’un infirmier parce qu’ils rencontrent les mêmes problèmes de manque de moyens et de reconnaissance. Un agriculteur peut se rapprocher d’un ouvrier parce qu’ils subissent tous deux une forme de déclassement économique. Un indépendant peut partager certaines préoccupations avec un cadre supérieur sur la fiscalité ou le poids des normes.
Ces regroupements ne doivent cependant pas être considérés comme des règles absolues. Les comportements électoraux restent influencés par de nombreux facteurs : le niveau de revenus, l’âge, le territoire de résidence, le parcours personnel ou encore les convictions individuelles. Un indépendant en difficulté financière peut ainsi voter pour Mélenchon, tandis qu’une infirmière vivant dans une zone rurale peut choisir Marine Le Pen.
Ainsi, la sociologie électorale de 2017 montre moins la disparition de la lutte des classes qu’une transformation des clivages sociaux. Les catégories socioprofessionnelles ne votent plus seulement en fonction de leur position économique, mais aussi selon leur rapport à trois grandes préoccupations : la précarité, la fiscalité et le déclassement.
Nicolas Maxime
[1] Ipsos, Sociologie des électorats – 1er tour de l'élection présidentielle 2017, 23 avril 2017.
[2] Ministère de l'Intérieur, Résultats du 1er tour de l’élection présidentielle 2017 : Jean-Luc Mélenchon (19,58 %) + Benoît Hamon (6,36 %) = 25,94 %, soit environ 26 %.
[3] Ministère de l'Intérieur, Résultats du 1er tour de l’élection présidentielle 2017 : Emmanuel Macron (24,01 %) + François Fillon (20,01 %) = 44,02 %, soit environ 44 %.
[4] Ministère de l'Intérieur, Résultats du 1er tour de l’élection présidentielle 2017 : Marine Le Pen (21,30 %) + Nicolas Dupont-Aignan (4,70 %) = 26,00 %.