Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Le 26 juillet 2022 est paru dans Front Populaire un article écrit par Gilles Casanova « Pourquoi augmenter le SMIC est une fausse bonne idée »[1]. Nous allons tâcher de démontrer que les arguments employés par l’auteur sont fallacieux.
Premier argument de M. Casanova : L’augmentation du SMIC va favoriser les grands groupes industriels tandis que les TPE-PME, étant celles qui emploient le plus de salariés au SMIC parmi leurs effectifs, seront en difficulté. C’est typiquement l’argument utilisé depuis des décennies par la droite néolibérale pour nous faire croire qu’il est impossible d’augmenter les bas salaires. Rappelons plusieurs choses : Depuis l’introduction des exonérations de cotisations sociales sur les bas salaires — par un mécanisme allant jusqu’à 1.6 SMIC — par François Fillon[2] jusqu’aux dernières réformes sous Emmanuel Macron en passant par le CICE[3], il n’y a quasiment plus de cotisations patronales au niveau du SMIC (cela a déclenché des effets pervers que nous évoquerons plus tard). À savoir que les patrons de TPE-PME ne paieront en réalité qu’une augmentation relative si le SMIC venait à augmenter. Une augmentation du SMIC aurait des effets bénéfiques sur l’économie française. Les salariés au SMIC ou avoisinants font partie des ménages les plus précaires, leur propension à consommer est donc plus élevée que les plus aisés qui auront quant à eux plutôt tendance à épargner. Ces augmentations du revenu disponible iront directement dans les rouages de l’économie ayant pour effet immédiat d’accroître les recettes fiscales par le biais de la TVA et de remplir les carnets de commande des … TPE-PME. Une critique justifiée serait qu’une augmentation trop brutale du SMIC aurait pour conséquence d’accentuer l’inflation et donc de rogner ce nouveau pouvoir d’achat. Cependant, cette hausse des prix ne serait que temporaire le temps que les entreprises s’ajustent. Relire Keynes ne ferait pas trop de mal[4]. Contrairement à ce que relate la doxa néolibérale, les augmentations du salaire minimum n'entraînent pas de conséquences négatives sur le niveau d’emploi. L’étude de David Card, prix Nobel d’économie en 2021, et d’Alan Krueger a analysé les effets d'une hausse du salaire minimum dans le New Jersey en comparant l'emploi dans les fast-foods dans cet État et dans celui de Pennsylvanie. Elle conclut à l'absence d'effets sur l'emploi d'une hausse du salaire minimum[5].
Concernant les TPE-PME, il est vrai que ce sont les entreprises qui embauchent le plus de salariés au SMIC. Ainsi, dans les sociétés de moins de 10 salariés, la part des salariés au Smic atteint 30%, et près de 60% des « smicards » travaillent dans une entreprise de moins de 50 salariés, selon le ministère de l'Emploi[6]. Évidemment, il ne faut pas nier la réalité, certaines entreprises de petite et moyenne taille rencontrent des difficultés de trésorerie, notamment depuis les confinements et couvre-feu successifs et les PGE (prêts garantis par l’État) accordés durant la crise dont les remboursements viennent de démarrer. Une idée pourrait être d’accorder une aide exceptionnelle aux TPE PME les plus exposées à des dangers, c'est-à-dire subventionner l’augmentation du SMIC pour ces entreprises. Le financement pourrait s’obtenir aisément à partir de la taxation des superprofits des grands groupes ou d’une cotisation de solidarité des grandes entreprises.
Second argument de M. Casanova : augmenter le SMIC reviendrait à augmenter le nombre de salariés au SMIC. Là, également, c’est complètement faux. L'INSEE rappelle ainsi que le SMIC avait été fortement augmenté lors de l'arrivée de François Mitterrand au pouvoir en 1981. La proportion de salariés à temps complet rémunérés au SMIC, qui s'élevait à 7,9 %, avait atteint, en 1982, 9,5 % car un certain nombre de salariés ont été rattrapés par le SMIC[7]. Par la suite, ces augmentations ont été répercutées, avec retard, sur les autres salaires. Il en a résulté une décrue progressive du taux d'emplois rémunérés autour du SMIC : 8,5 % en 1984, 6,6 % en 1985, 5,4 % en 1987[8]. Cela démontre que si le SMIC augmente, les autres salaires plus proches du SMIC vont également avoir tendance à augmenter dans les années à venir. Le SMIC exerce une pression sur les employeurs qui vont avoir tendance à augmenter les salaires afin d’attirer la main d'œuvre. De plus, les salariés rémunérés au SMIC le restent très peu longtemps, près de la moitié des salariés au SMIC ne le sont plus l’année suivante. Si le nombre de salariés au SMIC augmentent ces dernières années, la cause n’est pas tant à rechercher du côté des augmentations successives mais des exonérations de cotisations sociales sur le SMIC qui ont démarré sous Martine Aubry et ont continué avec François Fillon, François Hollande et Emmanuel Macron à tel point qu’il n’y a désormais quasiment plus de cotisations patronales au niveau du SMIC. Cela a créé une trappe à bas salaires, les employeurs préférant désormais rémunérer certains salariés au SMIC car toute augmentation de salaire ferait accroître considérablement les cotisations patronales.
M. Casanova a raison de soulever l'opiniâtreté et la volonté de certains salariés au SMIC qui ont réussi à obtenir une meilleure rémunération mais cela ne doit pas pour autant occulter la situation des autres salariés au SMIC. Contrairement à ce qu’affirme Gilles Casanova, il faut augmenter le SMIC, non pas parce qu’il s’agit d’un des combats de la gauche, mais parce qu’à la suite de la crise sanitaire et à l’inflation qui découle de la pénurie des énergies et des matières premières, il est urgent de mieux rémunérer les métiers mal payés au salaire minimum ou à son voisinage.
Sont principalement concernés les caissiers, les préparateurs de commande, les manutentionnaires, les serveurs, les réceptionnistes, les agents de propreté et les salariés de la restauration rapide[9]. La plupart de ces métiers se sont révélés indispensables au bon fonctionnement de l’économie pendant la pandémie de Covid 19, ceux qu’on appelait les « premiers de corvée ». Aujourd’hui, plus d’un salarié sur dix est au SMIC, et la grande majorité des smicards sont des femmes et des jeunes[10]. Augmenter le SMIC serait également une façon de reconnaître à sa juste valeur l’utilité de ces métiers et de lutter contre les inégalités salariales qui se sont accrues depuis une quinzaine d’années.
D’ailleurs, pourquoi l’augmentation du SMIC ne serait-il que l’affaire de la gauche ? Ainsi au Royaume-Uni, dès son arrivée au pouvoir en 2019, le gouvernement conservateur de Boris Johnson avait augmenté le SMIC anglais de 6 % le faisant passer au-dessus du français[11]. Être opposé à la NUPES ou aux délires intersectionnels de certains de leurs députés ne doit pas nous faire oublier l’essentiel : l’opposition entre travail et capital et la meilleure répartition de la valeur ajoutée en faveur du travail.
Bien entendu, cette augmentation du SMIC ne doit pas se faire seule, elle doit s’accompagner d’un mouvement d’augmentation généralisée des salaires par l’indexation des salaires et des pensions sur l’inflation (l’échelle mobile citée à juste titre par M. Casanova), le dégel du point d’indice des fonctionnaires et la revalorisation des rémunérations des enseignants et des métiers du « care » (soignants, travailleurs sociaux, aides à domicile…).
De plus, contrairement à ce qu’affirme Gilles Casanova, la majeure partie de la population est favorable à l’augmentation du SMIC, et ce peu importe le type d’électeurs : 79 % des sondés étaient favorables à la proposition de Jean-Luc Mélenchon de fixer le SMIC à 1 400 euros nets. Parmi eux, 92% des sympathisants de gauche, toutes tendances confondues, contre 69% des sympathisants LaREM, 65% des sympathisants de droite ou encore 76% des sympathisants RN[12].
En s’opposant à l’augmentation du SMIC, Gilles Casanova s’inscrit dans une tradition de débat économique où les effets potentiellement négatifs de ce type de mesure sont mis en avant, notamment pour les petites entreprises ou la dynamique de l’emploi. Ces interrogations méritent d’être discutées sérieusement. Toutefois, au regard des éléments empiriques et des enjeux sociaux actuels, il apparaît que la revalorisation du SMIC constitue un levier pertinent pour améliorer les conditions de vie de millions de salariés et soutenir l’activité économique. Le débat gagnerait ainsi à se recentrer sur les modalités concrètes de cette augmentation et sur les mécanismes d’accompagnement à mettre en place, plutôt que sur son principe même.
Nicolas Maxime
[1] Gilles Casanova, « Pourquoi augmenter le SMIC est une fausse bonne idée », Front Populaire, 26 juillet 2022.
[2] Les allègements Fillon instaurent une réduction massive des cotisations patronales sur les bas salaires, quasi totale au niveau du SMIC et dégressive jusqu’à 1,6 SMIC, ce qui peut créer des effets de trappe à bas salaires.
[3] Le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) est un dispositif mis en place en 2013. Il consiste en un allègement fiscal accordé aux entreprises, calculé sur les rémunérations allant jusqu’à 2,5 SMIC, afin de réduire le coût du travail et de soutenir l’emploi. Il a été transformé en baisse pérenne de cotisations sociales à partir de 2019 par Emmanuel Macron.
[4] John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, 1936.
[5] David Card et Alan Krueger, Minimum Wages and Employment: A Case Study of the Fast-Food Industry in New Jersey and Pennsylvania, 1994.
[6] INSEE, Salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC) : la part des salariés rémunérés au SMIC est nettement plus élevée dans les petites entreprises, notamment celles de moins de 10 salariés.
[7] INSEE, Le salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC),
https://www.insee.fr/fr/statistiques/1375188.
[8] Ibidem.
[9] DARES, Les salariés au SMIC, https://dares.travail-emploi.gouv.fr/publication/combien-de-salaries-sont-remuneres-au-smic.
[10] Ibidem.
[11] Gouvernement britannique, Government announces pay rise for 2.8 million people, 31 décembre 2019.
[12] Institut Elabe, Sondage sur les propositions économiques de campagne présidentielle, 2022.