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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Réforme « Bases » : L’Argentine ou la revanche du Capital sur les travailleurs

Pendant ce temps, en Argentine, après avoir sabré dans les dépenses sociales et les services publics, le gouvernement de Javier Milei s’attaque désormais frontalement aux travailleurs avec sa « loi Bases ».

Si la « tronçonneuse » a été l’outil symbolique de Milei pour réduire le déficit public, son programme vise aussi une dérégulation massive du droit du travail :

• Un des points les plus polémiques est la restructuration du temps de travail. La réforme permet désormais d'étendre la journée de travail jusqu'à 12 heures quotidiennes au bon vouloir de l'employeur. Les heures supplémentaires ne sont plus forcément payées avec majoration, mais peuvent être compensées par du repos. Pour le travailleur, cela signifie une perte directe de revenus et une imprévisibilité totale de son emploi du temps.

• Les indemnités de licenciement sont remplacées par un fonds de capitalisation, ce qui rend le licenciement moins coûteux et moins contraignant pour l'employeur. La période d'essai est étendue de 3 à 6 ou 12 mois selon la taille de l'entreprise, permettant de se séparer d'un salarié sans motif ni coût pendant un an.

• La protection sociale est également affaiblie. La rémunération des congés maladie peut être réduite à 75 % du salaire, voire 50 % si la blessure survient lors d'une activité jugée « risquée ». Le congé prénatal est réduit à seulement 10 jours, repoussant l'essentiel du repos après l'accouchement, souvent sous la pression de l'entreprise.

• Les conventions collectives sont fragilisées. La réforme donne davantage de place aux accords individuels ou d’entreprise au détriment des conventions collectives de branche. Concrètement, des protections négociées collectivement peuvent être contournées par des accords locaux ou individuels, ce qui affaiblit ainsi les syndicats et renforce le pouvoir de l’employeur dans la relation de travail.

• Le droit de grève est limité par l'élargissement de la liste des « services essentiels » (transport, éducation, banques, etc.), qui doivent désormais assurer un service minimum allant de 50 % à 75 %.

Vox España, Javier Milei VIVA 24 (7), photographie, 19 mai 2024, licence Creative Commons Zero (domaine public), disponible sur Wikimedia Commons.

Mais le plus inquiétant reste sans doute la possibilité de payer les salaires en nature (nourriture, logement) ou en devises comme le Bitcoin ou le dollar, supprimant l’obligation de versement en monnaie nationale. Au nom de la « liberté de contrat », chère aux libertariens comme Murray Rothbard, cette mesure risque de placer le travailleur dans une dépendance directe envers son employeur[1].

Derrière le discours sur la « modernisation » et la « liberté économique », cette réforme marque surtout un recul historique des droits des travailleurs. Elle ouvre la voie à une individualisation accrue des relations de travail, au détriment des conventions collectives et du rapport de force syndical.

Autrement dit, ce que le gouvernement présente comme une libération du marché du travail ressemble davantage à un retour vers un modèle proche du XIX siècle : un monde où le rapport de force est entièrement favorable au capital, tandis que l’insécurité devient la norme pour les travailleurs. L’Argentine devient ainsi un laboratoire d’un libertarianisme autoritaire : réduction de l’État social, privatisations et affaiblissement des droits du travail, tandis que l’appareil répressif se renforce pour contenir les résistances sociales.

Il faut rappeler que Javier Milei a été élu en grande partie grâce au soutien de nombreux jeunes actifs, séduits par une rhétorique opposant les « producteurs » aux « parasites ». Dans ce récit politique, les premiers — indépendants, travailleurs du secteur privé — seraient écrasés par les seconds, que l'on retrouve parmi les fonctionnaires, les retraités ou les bénéficiaires des aides sociales.

Ceux qui seraient tentés par une version française de ce modèle — défendue par certaines figures de l’extrême droite du Capital comme Sarah Knafo — devraient y regarder de plus près : derrière le discours sur la défense des « producteurs », la première cible reste en réalité le monde du travail.

Comme l’expliquait Karl Marx, le capital tend toujours à étendre la durée et l’intensité du travail afin d’augmenter l’extraction de la plus-value[2]. La réforme « Bases » semble en offrir la meilleure illustration. Cette réforme est avant tout une revanche du Capital sur les travailleurs.

La question est désormais simple : jusqu’où peut aller cette expérimentation avant que le coût social ne devienne politiquement insoutenable ?

 

Nicolas Maxime


[1] Murray Rothbard, Pour une nouvelle liberté : le manifeste libertarien, Les Belles Lettres, 2016 (éd. orig. For a New Liberty: The Libertarian Manifesto, 1973).

[2] Karl Marx, Le Capital. Critique de l’économie politique, Livre I, Éditions sociales, 1983 (éd. orig. 1867), chap. VIII.

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