Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Après le passage à tabac mortel de Quentin Deranque, on est passé très vite d’un fait tragique qui a clivé deux camps à la fabrication d’une icône angélique. Transformé en victime absolue pour donner un sens moral à une situation qui était en réalité beaucoup plus complexe, Quentin Deranque a même fait l'objet d'une minute de silence à l’Assemblée nationale. Diversion qui permettait surtout de ne pas trop se poser de questions sur le bordel ambiant en désignant l'extrême gauche comme l'unique responsable.
Et patatras ! L’ange s’est brusquement changé en démon lorsqu’il est apparu que, loin d’être le catholique traditionaliste que certains imaginaient, il avait en réalité publié plusieurs messages faisant explicitement l’apologie du nazisme. Celui pour lequel toute une partie de la France pleurait la mort n'était en fait qu'un adorateur du IIIe Reich qui adhérait à une idéologie dont la doctrine repose sur la négation de l’humanité de l’autre, bien loin de l'amour du prochain de Jésus-Christ.
Et que dire d'Alice Cordier ? Prise la main dans le sac (ou plutôt la main en l'air), elle nous explique qu'il s'agissait d'un code culturel. Un geste nazi ? Mais non, voyons, c’est du rap, c’est du foot ! C’est évidemment de la mauvaise foi, mais aussi une stratégie de victimisation qui lui permettra, le moment venu, d’endosser à son tour le rôle du bouc émissaire.
La mise à mort ou le sacrifice ont toujours fait partie des rituels par lesquels les sociétés gèrent leurs tensions. On peut évidemment regretter cette violence, mais elle semble inscrite dans l’histoire humaine comme l’a analysé René Girard. Les sociétés apaisent leurs conflits en concentrant la faute sur un bouc émissaire qu’elles condamnent ou sacralisent ensuite[1].
Dans nos sociétés post-modernes, l’espace médiatique et les réseaux sociaux organisent cette mise en scène en produisant des figures : héros, martyrs et monstres, qui permettent de donner un sens moral immédiat à des situations complexes et surtout de canaliser l’émotion collective.
Qu'il s'agisse du passé de Quentin Deranque, dont l'apologie du nazisme n'a d'égale que la lâcheté de ses défenseurs, ou de la duplicité d'Alice Cordier, qui instrumentalise le sport et la culture urbaine pour cacher sa proximité avec le fascisme, nous assistons à une faillite de la probité. Car ces figures ne sont pas que des victimes de l'indignation collective : elles sont les produits d'une ère où la provocation est devenue une monnaie d'échange, et le déni, une stratégie de survie.
On assiste à un cycle où une personnalité publique est d’abord sanctifiée parce qu’elle permet d’incarner une cause puis, lorsqu’apparaissent des éléments contradictoires, cette même personnalité est brutalement rejetée et condamnée. Le même rituel sacrificiel s’opère mais il est simplement inversé. L’ange devient démon, et la communauté se purge symboliquement de son erreur en redoublant d’indignation.
Chacun finit par chercher à occuper la position la plus avantageuse dans ce conflit : celle de la victime. En effet, la victimisation devient une ressource politique puisqu'elle permet d’acquérir une légitimité immédiate et de mobiliser un camp. C’est pourquoi certains acteurs n’hésitent pas à manier les postures les plus provocatrices car ils savent que le scandale qui suivra pourra ensuite être retourné en preuve de persécution. Cela a l'avantage de détourner l’attention médiatique et de permettre à ces figures de prospérer sur le ressentiment.
Comprendre ces mécanismes ne revient pas à relativiser la gravité des actes tels que la mort de Quentin Deranque ni la violence des idéologies comme le fascisme ou le nazisme. Il s’agit plutôt de refuser la dramaturgie simplificatrice qui empêche de penser et de se poser les bonnes questions. Car si les sociétés post-modernes continuent de fabriquer des boucs émissaires, le véritable problème n’est pas seulement la figure sacrifiée ou idolâtrée du moment : ce sont les structures politiques et médiatiques qui rendent ce cycle perpétuel d’adoration et de condamnation possible.
Sortir de cette mythologie de héros, martyrs et monstres suppose peut-être une discipline intellectuelle devenue rare en résistant à la panique morale et à l'indignation, en acceptant la complexité des situations, en refusant de transformer chaque tragédie en rituel expiatoire. Sans cela, la société continuera à naviguer entre canonisations et lynchages, sans jamais s’attaquer aux causes profondes des tensions qu’elle prétend conjurer.
Nicolas Maxime
[1] René Girard, La Violence et le sacré, Grasset, 1972 ; Le Bouc émissaire, Grasset,1982.