Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Le paysage politique nous offre aujourd’hui sur le sujet de l’immigration un spectacle de pure dissonance cognitive. D’un côté, François Ruffin, figure de gauche, s’oppose à l’immigration de travail au nom de la protection des salariés et du refus du pillage des compétences des pays du Sud. De l’autre, Giorgia Meloni, en Italie, issue de la droite extrême, fait venir 500 000 travailleurs étrangers de plus pour répondre aux besoins du patronat italien[1]. Ce renversement idéologique — la gauche étant normalement favorable à l’immigration, la droite y étant opposée — démontre que, dès lors que l’immigration est pensée prioritairement comme une variable économique — un stock de main-d’œuvre à ajuster — une forme de déshumanisation s’installe, parce que cette lecture finit par occulter les trajectoires individuelles de la migration.
Pour une certaine gauche, le migrant est un héros à sanctifier, une figure christique de la souffrance mondiale. Pour une certaine droite, il est une menace existentielle, que l’on n’hésite pourtant pas à utiliser comme main-d’œuvre corvéable quand le PIB l’exige, comme c’est le cas avec Giorgia Meloni. D'un côté, l'immigration est une chance et de l'autre, elle est ramenée à un coût. Dans les deux camps, la figure du migrant est instrumentalisée et déshumanisée.
Elle nous ramène à la théorie du bouc émissaire de René Girard[2]. Le migrant est, avec le pauvre, la figure parfaite de ce mécanisme : il est celui sur qui la société projette toutes ses angoisses. Il peut être perçu comme un « héros » ou comme un « monstre », et parfois les deux à la fois. Cette ambivalence permet de le charger de tous les maux de la cité tout en l’invisibilisant et en exploitant sa force de travail dans l’ombre.
De plus, il peut également servir à la confusion par un discours raciste visant les descendants d’immigrés d’origine maghrébine et africaine, à qui l’on demande sans cesse des preuves de leur intégration ou de leur assimilation sous peine d’aller « voir ailleurs ». Cette peur panique est instrumentalisée par l’extrême droite, qui promeut l’idée d’un prétendu « grand remplacement » de la population par une autre. On en arrive ainsi à traiter des citoyens français comme des étrangers permanents, tout en favorisant, par soumission au Capital, l’immigration de travail pour des raisons strictement économiques.
Cette gestion des flux migratoires engendre aussi des angoisses culturelles de la part des autochtones, qui voient leur environnement se transformer sans avoir été consultés, nourrissant un sentiment de dépossession que les élites préfèrent ignorer. Mais les instrumentaliser politiquement sans s’attaquer à leurs véritables causes n’apporte pas davantage de réponse.
Or, il faut prendre en compte plusieurs éléments : personne ne migre par plaisir. Pour chaque migrant, c’est vécu comme un arrachement. Son « parcours migratoire » est souvent un parcours du combattant qu’on n’arrive pas à imaginer en tant qu’occidental. Si chaque personne a le droit à l’accueil dans un autre pays lorsqu’elle se sent en danger, chaque peuple a droit cependant à préserver son identité. Reconnaître cela n’implique pas de nier les tensions que peuvent produire les dynamiques migratoires, mais oblige à les penser autrement que comme de simples flux.
C’est ici que la question économique redevient centrale. Les migrations actuelles s’inscrivent dans la mondialisation marquée par des inégalités conséquents entre le Nord et le Sud : inégalités de développement, instabilités politiques, dépendances économiques. Dans ce contexte, les politiques migratoires apparaissent souvent comme des réponses de court terme à des déséquilibres plus importants.
La véritable réponse humaniste ne se trouve pas dans la gestion des flux, mais dans la fin du capitalisme mondialisé. La solution passe par la fin des guerres en Afrique, l’abolition de la Françafrique, l’arrêt de la tutelle monétaire du franc CFA, l’annulation des dettes et de l’exploitation prédatrice des ressources par les multinationales. Il s’agit, en somme, d’arrêter de considérer le migrant comme une variable d’ajustement en permettant à chaque personne de pouvoir rester chez elle en lui rendant la souveraineté sur sa propre terre.
Nicolas Maxime
[1] Gouvernement italien – Décret Flussi 2026-2028 : le Conseil des ministres italien a approuvé un plan prévoyant environ 500 000 entrées légales de travailleurs étrangers entre 2026 et 2028, destinées à répondre aux besoins de main-d’œuvre des entreprises (agriculture, tourisme, bâtiment, soins, etc.).
[2] René Girard, Le bouc émissaire, Grasset, 1982.