Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
La proposition de Bruno Retailleau de supprimer 200 000 fonctionnaires repose sur une lecture comptable de l'économie que partage Tatiana Ventôse. Dans sa dernière vidéo, elle affirme que les fonctionnaires ne sont que des « serviteurs » dont le salaire est prélevé sur le travail réel de ceux qui produisent : les agriculteurs, les ouvriers, les artisans[1]. Pour elle, « la richesse ne se crée pas à partir de rien » et le fonctionnaire serait un « improductif » vivant sur un prélèvement de la valeur matérielle. Elle s’appuie sur une idéologie nommée « producérisme » séparant le monde entre ceux qui créent de la valeur matérielle, les « producteurs » et ceux qui la « consomment » via l'impôt, les « parasites »[2].
C'est une erreur fondamentale de croire que le secteur privé finance le secteur public par un impôt préalable. C'est ignorer le mécanisme de la création monétaire ex nihilo. Contrairement à ce qu'affirme Ventôse, dans une économie moderne, la monnaie est le sang de l'économie, et elle est créée « à partir de rien » par les banques commerciales via le crédit, et par l'État via la dépense publique.
Ce n'est pas le privé qui crée tout seul dans son coin de la richesse, laquelle serait ensuite « pompée » par l'État. C'est l'inverse : c'est la dépense de quelqu'un qui constitue le revenu de quelqu'un d'autre. Sans l'injection initiale de monnaie par la dépense publique ou le crédit, il n'y a aucune création d'activité ou de richesse possible pour le secteur privé.
Économiquement, l'opposition simpliste entre « producteurs » et « fonctionnaires » ne tient pas :
Tatiana Ventôse dénonce l'« argent magique ». Pourtant, comme le rappelle la Théorie Monétaire Moderne (MMT), un État souverain émettant de la monnaie dans sa propre devise ne peut pas être « à court d'argent »[3]. Il a la capacité de dépenser jusqu’à atteindre ses limites réelles, c’est-à-dire l’inflation. La contrainte réside dans les ressources disponibles, la main d’œuvre et les capacités de production, non dans un manque de liquidités. Certes, la monnaie unique contraint cette souveraineté en déléguant la création monétaire à la Banque centrale européenne, mais le principe demeure : la dépense publique génère des revenus, de l'emploi et de la demande pour les entreprises privées.
En voulant gérer le pays en « bon père de famille » en supprimant 200 000 fonctionnaires pour éviter la « faillite », Bruno Retailleau risque d’enfoncer l’économie française dans la récession en asséchant le circuit monétaire. En traitant les fonctionnaires d'« infantiles larbins » et en voulant remettre le « producteur » au centre comme au XIXe siècle, Tatiana Ventôse flatte la colère de ceux souffrent de la désindustrialisation. Même si elle ne s'attaque pas seulement au nombre de postes (comme Retailleau), mais à la légitimité morale et intellectuelle de la fonction publique à exister en tant que corps autonome, son prisme producériste conforte et légitime la suppression de postes dans la fonction publique.
À contrario, il est nécessaire d'observer les interdépendances réelles pour sortir de cette fausse opposition entre public et privé. Le fonctionnaire n'est pas le parasite du producteur mais l'agent d'un circuit monétaire qui permet au producteur d'exister. Le véritable débat ne devrait pas porter sur le nombre de postes de fonctionnaires à supprimer, mais comment on oriente la création monétaire pour reconstruire une France souveraine.
Nicolas Maxime
[1] Tatiana Ventôse, Faut-il virer les fonctionnaires ? – Producteurs, Spéculateurs & Serviteurs (rétrospective), YouTube, 26 avril 2026.
[2] Michel Feher, Producteurs et parasites : L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, La Découverte, 2024.
[3] MMT France – Présentation de la monnaie moderne (MMT), https://mmt-france.org/2019/02/16/presentation-de-la-monnaie-moderne-mmt/