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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Immigration : sortir de la gestion des flux et de la déshumanisation

En fait, le problème de Ruffin n'est pas tant d'avoir tenté de dénoncer l'exploitation des immigrés par le Capital mais d'avoir dénoncé des flux : les fameux médecins algériens, tunisiens et roumains. Évidemment, le Capital profite d'une main d'œuvre pour exercer une pression à la baisse sur les salaires : il est nécessaire de le dénoncer. Mais Ruffin en visant des personnes, s'est exposé à la déshumanisation de ces migrants réduits à des simples chiffres. Il avait formulé la même erreur avec les travailleurs « qui puent sous les bras », s'inscrivant dans une forme de mépris en exaltant les fameux producteurs[1].

C’est tout le problème d’une certaine gauche souverainiste dont le logiciel, parfois producériste sans même le vouloir, glisse vers une hiérarchisation implicite des individus selon leur utilité économique. À force de raisonner en termes de production, de contribution ou de coût, on finit par adopter des catégories qui ne sont plus émancipatrices mais utilitaristes. Et à la fin, cela donne des discours qui, sans le vouloir nécessairement, rejoignent des grilles de lecture dangereuses — jusqu’à produire des personnalités comme Tatiana Ventôse qui en viennent à dénoncer les fonctionnaires comme des « parasites »[2]. En procédant ainsi, on joue irrémédiablement le jeu de la « droite nationale des marchés » et on donne du crédit à une rhétorique qui prospère précisément sur la déshumanisation.

Mais à la La France Insoumise, ce n’est pas plus brillant non plus. Lorsque certains expliquent que sans les migrants « on ne pourrait rien faire », ils ne font que valider, à leur manière, l’exploitation structurelle que ces derniers subissent. Derrière l’apparente valorisation se cache en réalité une assignation : celle d’une main-d’œuvre indispensable parce que surexploitée. Ce discours ne rompt pas avec la logique du Capital, il l’accompagne. N’oublions pas non plus que Mélenchon a lui-même tenu par le passé des propos similaires à ceux de Ruffin, notamment sur les travailleurs détachés « qui volent le pain des Français »[3] — phrase bien pire dans ses termes que celle de Ruffin. Ce type de formulation participe d’un imaginaire de concurrence entre travailleurs, là où il faudrait précisément reconstruire des solidarités.

Quant aux énormités de ceux qui, revanchards, considèrent Ruffin comme du doriotisme — en référence au collaborateur fasciste de la Seconde Guerre mondiale — elles témoignent d’un appauvrissement intellectuel préoccupant. Incapables de débattre sans disqualifier moralement leur contradicteur, certains militants en viennent à voir du fascisme partout, contribuant eux aussi à une forme de déshumanisation du débat public.

Le problème tient à l’incapacité d’une partie de la gauche à sortir d’un double piège. D’un côté, une lecture économiciste qui réduit les individus à leur fonction productive. De l’autre, une posture morale qui empêche toute discussion sereine en essentialisant les positions adverses.

Non, il faut réfléchir autrement que par la gestion des flux. Réduire l’immigration à une question de volumes, qu’il s’agisse de les limiter ou de les justifier, revient toujours à invisibiliser les personnes concrètes derrière les statistiques. La solution ne peut être uniquement nationale, ni même strictement migratoire. Elle est nécessairement internationale.

Permettre aux migrants de rester chez eux — non pas par contrainte mais par choix — suppose de s’attaquer aux causes structurelles des départs : déséquilibres économiques, accords commerciaux inéquitables, instabilités politiques, dépendances financières, dérèglement climatique. Cela implique de rompre avec une mondialisation qui organise la mise en concurrence des travailleurs à l’échelle globale et qui alimente ces mouvements forcés.

C’était d’ailleurs, rappelons-le, la position défendue par LFI en 2017 : agir sur les causes plutôt que sur les conséquences[4]. Encore faudrait-il aujourd’hui retrouver la cohérence intellectuelle et politique nécessaire pour la porter sans ambiguïté.

Sortir de ces contradictions exige de réaffirmer un principe simple mais exigeant : aucun être humain ne doit être réduit à une variable d’ajustement économique, qu’il soit national ou étranger. Cela suppose à la fois de refuser l’exploitation des travailleurs migrants et de garantir leur pleine égalité de droits, condition indispensable pour mettre fin aux logiques de dumping social.

Tant que ce cadre n’est pas clairement posé, les discours continueront d’osciller entre instrumentalisation et indignation, sans jamais réellement rompre avec ce qu’ils prétendent combattre.

 

Nicolas Maxime

 


[1] Marianne, Pour avoir évoqué la France "qui pue un peu sous les bras", à gauche, c’est haro sur François Ruffin, 5 juillet 2025.

[2] Tatiana Ventôse, Faut-il virer les fonctionnaires ? – Producteurs, Spéculateurs & Serviteurs (rétrospective), YouTube, 26 avril 2026.

[3] Jean-Luc Mélenchon a affirmé en 2016 qu’un travailleur détaché « vole son pain aux travailleurs qui se trouvent sur place ».

[4] La France insoumise, L’Avenir en commun, programme présidentiel 2017.

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