Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Un projet de loi porté par Gabriel Attal proposait d’autoriser certains commerces à faire travailler leurs employés le 1er mai. Cette réforme a été dénoncée par les syndicats comme une remise en cause du 1er mai en tant que jour des travailleurs et temps chômé.
Au début du mois d’avril, Gabriel Attal et les députés Renaissance ont déposé un projet de loi visant à autoriser les salariés des commerces de proximité à travailler le 1er mai. Concrètement, sur la base du « volontariat », ils pourraient travailler ce jour-là en échange d’une rémunération doublée.
Le processus d’adoption de cette réforme s’est illustré par une basse manœuvre législative : en faisant voter par sa propre majorité et avec le soutien des élus LR et RN une motion de rejet préalable sur son propre projet de loi, les députés ont délibérément court-circuité le débat parlementaire à l’Assemblée nationale. En fait, il s'agissait d'empêcher l'examen des amendements de l'opposition pour étudier le texte directement en Commission Mixte Paritaire (CMP). Dans cette instance restreinte composée de députés et de sénateurs, le texte avait de fortes chances d'être adopté.
La CGT a dénoncé un « passage en force » et les syndicats, dans leur ensemble, étaient vent debout contre cette réforme. Face à cette opposition, Sébastien Lecornu, en tant que Premier ministre, a fini par mettre un coup de frein à l'initiative de Gabriel Attal. Même s’il a autorisé les boulangers et les fleuristes « indépendants » à faire travailler leurs salariés dès cette année, le chef du gouvernement a écarté l'idée d'une adoption du texte sans discussion au préalable pour éviter un conflit syndical.
L’offensive législative portée par Gabriel Attal et les députés Renaissance vise à désacraliser le 1er mai, dernier rempart à la marchandisation du temps, sous couvert de « liberté » et de « valorisation de l’effort ». Le 20 juillet 1889, la IIe internationale socialiste avait consacré le 1er mai comme journée de grève et de manifestation avec pour but la journée de travail à huit heures. Après moults revirements à la Libération, le 1er mai est consacré comme « fête des travailleurs » et devient officiellement, en 1948, le seul jour férié obligatoirement chômé et payé en France[1]. Ce statut d'exception ne souffre qu'une seule réserve : la nécessité absolue d'assurer la continuité de l'activité, comme c'est le cas pour les hôpitaux, les établissements médico-sociaux ou les services de sécurité.
En élargissant cette dérogation aux fleuristes, aux boulangers ou autres artisans, les députés Renaissance font basculer le 1er mai, jour de repos des travailleurs dans une logique de marchandisation du temps. En effet, le temps chômé n’y est plus considéré comme un droit collectif et un moment de suspension de l’activité économique, mais comme une ressource disponible selon les besoins du marché et des employeurs. Rappelons également que contrairement à la désinformation des médias dominants, les indépendants et les artisans peuvent ouvrir leur commerce le 1er mai. En revanche, ils ne peuvent pas y faire travailler leurs salariés, sauf exceptions strictement encadrées par la loi, sous peine de sanctions et d’amendes.
L’argument du « volontariat » mobilisé par les députés occulte l’inégalité inhérente au contrat de travail. En droit social, le consentement du salarié est biaisé par le lien de subordination. Dans les secteurs à faible qualification, le volontariat se transforme en contrainte tacite — une forme de chantage exercé par l’employeur — où, pour le salarié en situation de vulnérabilité, refuser l’expose au risque d’être mal vu, voire licencié ou non reconduit.
Dans leur ensemble, les Français sont favorables à ce que le 1er mai puisse être travaillé[2]. Cependant, il faut voir dans cette apparente adhésion autre chose qu’une simple acceptation : elle montre surtout les tensions liées au niveau des salaires et au pouvoir d’achat, qui peuvent rendre l’ouverture à des jours normalement chômés plus acceptable dès lors qu’elle s’accompagne d’une compensation financière.
Cette réforme accentue également la polarisation entre la classe laborieuse, sommée de sacrifier son repos pour le confort immédiat des consommateurs et l'élite des bullshit jobs[3], dont le temps de repos est préservé par la nature même de leur activité (ou non activité). Plutôt que de niveler par le bas en forçant les artisans à imiter McDonald’s, la logique de « concurrence déloyale » avancée par l'ex premier ministre devrait être inversée : fermer les fast foods le 1er mai et rendre à ce jour sa dimension symbolique. La fête des travailleurs ne doit pas devenir la fête du Capital. Au lieu d’étendre la logique marchande et de répondre aux besoins du patronat, on devrait réaffirmer la portée politique de la journée internationale des travailleurs en sanctuarisant ce temps hors du marché.
Nicolas Maxime
[2] Selon un sondage Odoxa, 61 % des Français sont favorables à ce que l’on autorise le travail le 1er mai. Cependant, il faut également noter que 61 % d’entre eux donnent raison à Sébastien Lecornu d’avoir renoncé à ce que le texte soit présenté.
[3] David Graeber, Bullshit Jobs, Les liens qui libèrent, 2018.