Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Il est impératif de comprendre que le déclin de l’Occident, c’est-à-dire à la fois l’affaiblissement des solidarités collectives, la désagrégation des repères moraux, l’impuissance politique et l’apathie civique, n'est dû ni aux minorités, ni aux migrants, ni aux musulmans, ni aux chômeurs, ni aux fonctionnaires, ni aux boomers : ces boucs émissaires désignés pour conjurer notre crise sacrificielle[1]. En focalisant notre colère sur ces figures, nous cherchons désespérément à évacuer une violence interne que nous ne savons plus réguler.
Non, ce déclin de l'Occident est lui-même dû à notre propre décomposition intérieure. Ce processus est endogène : c'est l'érosion lente de nos propres fondations par un système qui privilégie l'avoir sur l'être. Car le capitalisme néolibéral ne se contente pas d’organiser la production : il reconfigure en profondeur les rapports sociaux. Par la généralisation de la concurrence, il substitue à la coopération une logique de rivalité permanente ; par la mobilité imposée, il déracine les individus de leurs appartenances concrètes ; par la marchandisation, il transforme toute réalité en équivalent monétaire. Ce faisant, il détruit les institutions intermédiaires, dissout les cadres collectifs et atomise les individus.
C'est ce que ne veulent pas comprendre les droitards et autres néoconservateurs avec leurs cris d'orfraie lorsqu'ils parlent de préserver les valeurs occidentales. Leur discours est une contradiction en actes : ils s'érigent en remparts d'une civilisation dont ils ont eux-mêmes sapé les bases spirituelles et sociales au profit de la seule logique comptable. Ils s’offusquent de l’indiscipline, du communautarisme ou des comportements du lumpenprolétariat[2], mais EN MÊME TEMPS, ils vantent un modèle économique et culturel qui détruit les structures collectives et les valeurs morales. On ne peut pas exiger la discipline, la stabilité et l’enracinement, tout en imposant de l'autre un culte du désir immédiat, de la mobilité permanente et de la concurrence de tous contre tous. Ce modèle a transformé le citoyen en consommateur.
On ne peut donc s'étonner de l'apathie actuelle, car l'individu, privé de racines et de sens collectif, finit naturellement par se désintéresser de la chose publique. C'est le NIHILISME le résultat, qui est la négation de toute valeur qu'on le veuille ou non. Le nihilisme contemporain ne se définit pas seulement au sens philosophique classique tel qu'il fut décrit par Friedrich Nietzsche comme une perte des valeurs transcendantes[3], mais sous une forme spécifiquement moderne : la réduction de toute chose à sa valeur marchande. Comme l'analyse l'historien Johann Chapoutot, le nihilisme est d'abord la négation de toute valeur sauf celle de l'argent. Ce dernier, en tant qu'équivalent universel, fait s'équivaloir un stylo, un utérus, une voiture, un être humain ou un organe. Tout se vaut, parce que tout vaut de l'argent[4]. C'est la « valeur de la négation » : un monde où le sens moral devient un obstacle à la fluidité du marché.
C'est l'illustration parfaite de la schizophrénie moderne : ou comment s'attaquer aux conséquences en chérissant les causes. En persistant à sacraliser le capitalisme néolibéral comme moteur de décomposition de nos sociétés tout en pleurant sur ses effets, nous ne faisons qu'accélérer ce suicide de l'Occident que nous prétendons pourtant vouloir éviter.
Nicolas Maxime
[1] René Girard, La violence et le sacré, Grasset, 1972 ; Le bouc émissaire, 1982, Grasset.
[2] Marx parle du lumpenprolétariat comme d’une fraction de la société qui est « politiquement instable » et qui peut être mobilisée par les classes dominantes contre le prolétariat.
[3] Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir (Die fröhliche Wissenschaft, 1882, éd. augmentée 1887), trad. fr., Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1982 (rééd.).
[4] Johann Chapoutot, « La dévastation du monde par les derniers des hommes », entretien avec Élucid, 17 février 2024, vidéo en ligne.