Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
François Ruffin constitue, à lui seul, un cas d'école pour ceux qui veulent étudier la chute de popularité d'un politicien dans son propre camp tout en étant incapable de séduire de nouveaux électeurs. Ses dernières sorties médiatiques — que ce soit sur les médecins étrangers, l'interdiction de CNews ou sa proposition de prime convertie en baisse de cotisations sociales —, tout l'accable. Mais c'est surtout sa dernière bande dessinée qui fait polémique sur les réseaux sociaux.
Et pourtant, tout avait bien commencé. En 2016, un film-reportage nommé Merci Patron ! attire l'attention[1]. Réalisé avec un style satirique et féroce, le documentaire met en scène le combat de la famille Klur, licenciée par une filiale du groupe LVMH de Bernard Arnault. François Ruffin y incarne un David médiatique défiant le Goliath du luxe, parvenant à force d'audace et d'humour à obtenir un dédommagement pour ces ouvriers. Le succès est retentissant, tant en salles qu'au sein des mouvements sociaux comme « Nuit debout ».
Pour nombre de militants de gauche, François Ruffin semble alors incarner un espoir : celui d'une gauche sociale qui remet avant tout les travailleurs sur le devant de la scène, ainsi que la France périphérique et oubliée des grands centres urbains. Il semble parfaitement incarner cette ligne jusqu'en 2024. Pourtant, parfois déjà, il se montre adepte des rétropédalages, et l'on observe de sérieuses contradictions dans son discours, notamment sur l’Union européenne, oscillant entre protectionnisme souverainiste et compromis parlementaires européistes.
À partir de là, le député de la Somme va surfer sur une ligne complètement incohérente et accumuler les bourdes. Au lieu d'essayer de reconstruire un parti de gauche populaire visant à rassembler « les bourgs et les tours », il va opérer un virage stratégique illisible en se rapprochant du PS et des Verts. Puis, il enchaîne les sorties marquées par un certain mépris social. « Quelque part, on doit être une gauche qui pue un peu sous les bras », a-t-il lancé[2]. Cette formule dénote une essentialisation des producteurs qui renvoie à une rhétorique producériste, proche de celle défendue par Tatiana Ventôse[3]. Voilà le risque lorsqu'on idéalise trop les classes populaires.
Quant à sa bande dessinée, Les aventures de François Ruffin député-reporter, le constat est tout aussi affligeant[4]. On y retrouve un Ruffin en « père la morale », se prenant pour un super héros, avec une posture paternaliste qui explique à des populations d’origine immigrée comment elles doivent se comporter en société. Dans les planches, on le voit intervenir dans un train pour recadrer un passager en lui lançant : « S'il vous plaît, Monsieur. Vous, respectez la police ». Mais il ne s'arrête pas là et fait également la morale au policier lui-même, lui intimant de « respecter son uniforme » et de ne pas « introduire du désordre », avant de recevoir les excuses d'un autre passager contrit. C'est une faute politique majeure, notamment à gauche.
Maintenant, évidemment, traiter Ruffin de raciste ou de fasciste interroge également sur la capacité des gens de gauche à faire autre chose que de taper constamment sur leur propre camp, à se concentrer sur l’extrême centre ou l’extrême droite, et à défendre leurs propres propositions. À force de considérer tout le monde comme fasciste ou d’extrême droite, la critique perd tout son sens et empêche tout débat d'idées.
La déroute de Ruffin pose finalement le dilemme suivant :
Est-ce le système qui produit structurellement des « Ruffin » dont le but ultime est simplement de s'emparer du pouvoir ? Ou est-ce que ce même Ruffin de 2016, sincère et combatif, a été broyé par la machine institutionnelle pour devenir le Ruffin de 2026 ?
Ceci nous amène à une réflexion sur la société du spectacle de Guy Debord, qui fabrique en permanence des héros que nous portons aux nues avant de les transformer en monstres que nous vouons ensuite aux gémonies[5]. Peut-être devons-nous accepter l'inévitable évidence : nous tournons en rond dans un carrefour giratoire électoral, comme le dit si bien Benoît Girard[6], où nous avons accepté de participer à une farce, celle de la démocratie représentative.
Quoi qu'il en soit, le diagnostic final semble sans appel. Ruffin, sûr de lui, se présentera en 2027, fera 2 % et disparaîtra très probablement du paysage politique.
Ruffin, ça sent le sapin !
P.S. : Je dois faire mon mea culpa : j'avais moi aussi cru, naïvement, en François Ruffin, persuadé qu'il pouvait rassembler les classes populaires autour d'un projet commun. Je me suis malheureusement — et pitoyablement — trompé.
Nicolas Maxime
[1] Merci Patron ! , film documentaire de François Ruffin, produit par Fakir / Jour2fête, sorti en 2016. Il retrace le combat d’une famille licenciée après délocalisation et critique les grandes entreprises et le CAC 40.
[2] RMC / BFM TV, “François Ruffin lance son mouvement Debout pour ceux ‘qui puent un peu sous les bras’”, 1er juillet 2025.
[3] Le philosophe Michel Feher démontre que le Rassemblement National divise la société française en deux classes moralement antinomiques : les producteurs qui n'aspirent qu'à vivre du produit de leurs efforts et les parasites réfractaires à la " valeur travail ". Les premiers contribuent à la prospérité nationale par leur labeur, leurs investissements et leurs impôts, tandis que les seconds sont tantôt des spéculateurs impliqués dans la circulation transnationale du capital, financier ou culturel, et tantôt des bénéficiaires illégitimes de la redistribution des revenus, c'est à dire les allocataires des aides sociales et les immigrés. Cette vision de la société est désignée sous le terme de producérisme. Michel Feher, Producteurs et parasites : L’imaginaire si désirable du Rassemblement National, La Découverte, 2024.
[4] François Ruffin et Laurent Galandon (scénario), collectif, Les aventures de François Ruffin député-reporter – Picardie Splendor, Les Arènes BD, 7 mai 2026.
[5] Guy Debord, La société du spectacle, Éditions Buchet-Chastel, 1967.
[6] Benoît Girard (Antigone), Revue Antigone | Une nouvelle revue de débat et d’idées.