Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Il y a une chose que la gauche n'arrive pas à comprendre : pour gagner les élections présidentielles, il ne suffit plus de s'appuyer sur des noms, comme ce fut le cas avec François Mitterrand. L’époque où un « homme-providence » ou un grand récit unificateur suffisait à mobiliser un bloc électoral semble bel et bien révolue. C’est le grand paradoxe de la gauche actuelle qui cède à la tentation de la verticalité face à une réalité sociologique fragmentée.
De plus, les concepts comme la « Nouvelle France »[1], « l'union des bourgs et des tours », « la démarchandisation » sont intéressants, mais ils ne sont rien sans mouvements de masse ou médiations collectives. On peut imaginer autant de fois qu'on le souhaite des concepts intellectuels ou des stratégies électorales théoriques, cela reste un exercice hors-sol si elles ne reposent pas sur des infrastructures concrètes. La gauche semble parfois oublier que la politique est avant tout un rapport de force qui s'organise et se conscientise sur le terrain, et non une simple bataille de communication ou d'ingénierie électorale. Les idées ne deviennent des forces matérielles que lorsqu'elles s'emparent des masses ; sans cela, les plus beaux concepts restent abstraits pour les classes populaires.
Les Gilets jaunes ont mis en lumière ce vide politique. Ce mouvement, que personne n'attendait, a prouvé qu'un mouvement de masse authentique pouvait encore embraser la France et inquiéter le pouvoir en émergeant par le bas. Né en dehors, et contre la gauche traditionnelle, il s'est construit sur le rejet radical des « noms » et des leaders installés. Ce ne sont pas des théories ou des programmes préfabriqués qui ont réuni les ronds-points, mais des revendications liées aux conditions matérielles : le coût de la vie, la justice fiscale et la fermeture des services publics.
Les Gilets jaunes ont réussi, de fait, une première jonction géographique en mobilisant la France périphérique des « bourgs ». Mais cette irruption du réel s’est heurtée à deux limites : d’une part, la fusion avec les « tours » des banlieues populaires n'a pas pleinement opéré, faute de passerelles culturelles historiques ; d’autre part, la gauche est restée spectatrice, oscillant entre méfiance et tentatives de récupération maladroites. Ce rendez-vous manqué a démontré que les masses pouvaient se mobiliser sans la gauche, laissant les partis face à leurs concepts vides.
Historiquement, la gauche ne gagnait pas seulement sur des idées, mais parce qu'elle s'appuyait sur des corps intermédiaires importants : les syndicats, les associations d'éducation populaire et les réseaux municipaux. Ces structures jouaient un rôle de traduction culturelle et de socialisation au quotidien. En s'effondrant ou en s'institutionnalisant, elles ont laissé un vide. Les Gilets jaunes ont refusé ces structures par défiance, mais leur reflux a aussi montré que sans aucune médiation pour sédimenter le rapport de force dans le temps, la colère s'épuise. Sans ces courroies de transmission indispensables, les concepts de « bloc populaire » ou de coalitions restent des formules magiques de plateaux télé, incapables d'infuser dans le quotidien des classes populaires.
À défaut de structures collectives ancrées dans le réel, la politique moderne s'est largement alignée sur les codes de la société du spectacle. On assiste à une personnalisation à outrance où le leader devient une marque. La gauche tombe souvent dans ce piège en cherchant la « figure de proue » capable de faire l'union par sa seule aura. Or, un nom sans mouvement de masse derrière lui n'est qu'une image médiatique éphémère. Dès que le vent tourne, ou que la machine médiatique décide de saturer l'espace avec une autre figure, l'édifice s'écroule car il n'a pas de fondations solides. Le mouvement des ronds-points avait d’ailleurs immédiatement rejeté toute tentative de « peopolisation » de ses porte-paroles, comprenant intuitivement ce piège du Spectacle[2].
Par exemple, vouloir réunir la France des banlieues populaires et celle des zones périurbaines ou rurales ne peut pas se faire par décret intellectuel. Les structures familiales, les modes de vie, le rapport au travail et les angoisses économiques créent des divergences profondes. Sans un mouvement de masse ou des médiations collectives capables de transcender ces différences par un projet commun, ces deux électorats continueront de se regarder avec méfiance ou de s'ignorer.
Il est temps que la gauche comprenne que pour gagner des élections, il faut partir du réel, et que les concepts, eux, ne votent pas.
Nicolas Maxime
[1] Dans le discours récent de Jean‑Luc Mélenchon et de La France insoumise, l’expression « Nouvelle France » vise à nommer une France constituée notamment des quartiers populaires et des populations issues de l’immigration et à souligner le métissage de la société française.
[2] Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet-Chastel, 1967.