Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Si les commentateurs se montrent souvent implacables face aux dérives des puissants, ils s'enferment dans le mutisme voire la connivence dès lors que le curseur se déplace vers les marges de la société. En refusant de nommer la violence du lumpenprolétariat[1], la critique intellectuelle de gauche commet une faute morale majeure. La criminalité des marges est atténuée dans un sociologisme victimaire qui excuse l’inexcusable.
Cette barbarie quotidienne s'incarne aujourd'hui de manière criante dans l'ultra-violence de bandes organisées avec l'émergence terrifiante de ces « shooters », des tueurs à gages de plus en plus jeunes qui exécutent de sang-froid pour le narcotrafic, et de tous ces lascars vendeurs de drogue qui pourrissent la vie des quartiers et des habitants. Face à ce sadisme ordinaire, une pensée dominante qui s'aveugle par calcul ou crainte de la « stigmatisation » se rend complice de la détresse des plus vulnérables. Il convient pourtant de refuser tout essentialisme ethnique : cette dérive n'a aucun rapport avec l'immigration. On assiste à la même réalité de violence et de contrôle territorial par le crime organisé à la Scampia à Naples ou dans les favelas de Rio de Janeiro.
Il est à ce titre paradoxal de voir une certaine gauche défendre, voire idéaliser le lumpenprolétariat par une grille de lecture pseudo-révolutionnaire, alors que les logiques internes de ces zones de non-droit partagent les mêmes fondements que l’anarcho-capitalisme théorisé par Murray Rothbard[2]. Loin de toute émancipation collective, le règne des bandes consacre la privatisation absolue de la force, l'absence totale de régulation étatique, l'atomisation individualiste et le triomphe darwinien du marché noir où la vie humaine devient une simple variable d'ajustement. Tout ce qui gêne le trafic et la toute-puissance narcissique du lumpenprolétariat doit être éliminé, ce qui explique l'escalade meurtrière.
À travers ses travaux de pédopsychiatrie auprès de jeunes délinquants désaffiliés, le Dr Maurice Berger décrit une pathologie clinique universelle : un sadisme gratuit, dénué de toute dimension politique[3]. Si le praticien constate le fait statistique de cette violence dans certains territoires, il en situe la racine non pas dans une origine géographique ou ethnique, mais dans la destruction des structures psychiques lors de la petite enfance, par carence éducative lourde ou exposition précoce à la brutalité. Cette structure psychopathologique sans empathie trouve toutefois son terreau fertile là où s'effondrent les repères républicains au profit de logiques purement claniques et de bandes sans limites.
Cette banalisation face à la violence et au sadisme du lumpenprolétariat contribue à fragiliser le pacte social, en laissant s’installer des zones où l’économie illégale pèse fortement sur la vie quotidienne. Pour autant, l’enjeu n’est pas de substituer à une cécité un discours moralisant. S'il est capital de comprendre les causes sociales et structurelles qui produisent ces situations, elles ne sauraient tout expliquer ni tout excuser, sous peine de dissoudre la responsabilité individuelle. C’est à cette condition d’une lucidité complète que l’État peut retrouver une capacité d’action efficace, à la fois répressive sur les réseaux criminels structurés et protectrice à l’égard des populations exposées à cette violence.
Nicolas Maxime
[1] Marx parle du lumpenprolétariat comme d’une fraction de la société qui est « politiquement instable » et qui peut être mobilisée par les classes dominantes contre le prolétariat.
[2] Murray Rothbard, Pour une nouvelle liberté : le manifeste libertarien, Les Belles Lettres, 2016 (éd. orig. For a New Liberty: The Libertarian Manifesto, 1973).
[3] Maurice Berger, Sur la violence gratuite en France : adolescents hyper-violents, témoignages et analyse, L’Artilleur, 2019.