Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Chômeurs, allocataires des minimas sociaux, sans abri, migrants… Ils seraient des profiteurs et les nouveaux privilégiés d’un système « l’assistanat , véritable cancer de la société ». Retour sur la « pauvrophobie », forme de discrimination nouvelle nous éclairant sur l’effritement des solidarités à l’heure du néolibéralisme triomphant et la montée en puissance de l’égocentrisme et du repli sur soi.
Nous avons déjà tous entendu chez un ami ou dans un bar, le discours d’une personne évoquant des « cas sociaux » partant en vacances avec leurs indemnités chômage ou des familles entières profitant de la solidarité pour vivre du RSA et des allocations familiales. Hélas, ces légendes urbaines ont dépassé le paysage de l’extrême droite pour s’installer paisiblement dans le sillon de la droite, voire de la gauche et sont désormais des idées reçues acceptées par une bonne partie des citoyens français.
L’association ATD Quart Monde a désormais inventé un néologisme la pauvrophobie désignant ainsi des propos intolérants et discriminatoires envers des personnes précaires[1]. Si le rejet des personnes les plus fragiles a toujours existé, les actes anti-pauvres se sont multipliés récemment. Ainsi, les indicateurs semblent être au vert entre la future réforme de l’assurance chômage allant vers plus de contrôles et de sanctions envers les chômeurs ; la décision d’un président de conseil départemental de subordonner le versement du RSA à un engagement bénévole (ou plutôt devrait-on dire à des travaux d’intérêt général) ; la baisse des subventions pour les associations de lutte contre la pauvreté et les exclusions ; les incidents volontaires à l’encontre de centres d’hébergements ; le développement d’équipements urbains anti-SDF et le durcissement de la politique migratoire.
Bien entendu, les personnes à la recherche d’un emploi et les demandeurs d’asile ne sont pas toutes en situation de précarité mais le discours actuel des élus politiques et des médias généralistes tend à les mettre dans le même sac nonobstant les particularismes afin de semer le trouble et d’engendrer un confusionnisme permettant de faire du pauvre le coupable idéal. Tout le monde le sait, les pauvres sont responsables de la crise financière de 2008, ont provoqué le chômage de masse et se sont enrichis en plaçant leur argent aux Bahamas !
Plus sérieusement, il est légitime dès lors de s’interroger sur les raisons de cette pauvrophobie. La première est d’ordre sociologique, c’est la peur du déclassement. Ainsi Éric Maurin, sociologue, a analysé dans son ouvrage , le déclassement comme un phénomène de rupture qui conduit un individu à perdre sa position sociale[2]. Dans un contexte de crise économique, il s’agit d’une question fondamentale parce que les individus voient leurs opportunités se réduire. La peur du déclassement tient plus de la perception parce que sont concernés principalement ceux qui ont le moins de chance de le subir un jour, c’est à dire les classes moyennes et les classes aisées. Or, le simple fait d’être au contact des pauvres, c’est autant de chance d’être déclassé et de devenir soi-même pauvre. On peut l’illustrer avec l’exemple de personnes actives évitant de croiser ou faisant semblant de ne pas voir des SDF dans la rue ou d’autres qui font le tri parmi leurs connaissances sur les réseaux sociaux ou sur leur téléphone parce que ces derniers n’ont pas de situation sociale.
La seconde justification serait à la fois idéologique et économique. La logique néolibérale fait de la responsabilité individuelle un postulat de base. En effet, chaque individu est doté d’un libre arbitre lui permettant ainsi de penser et d’agir librement. Peu importe l’environnement social ou le contexte familial dans lequel aurait évolué cet individu, il est responsable et doit assumer ses actes. Les pauvres auraient donc choisi de le devenir et ils doivent en assumer les conséquences. Pour cela, ils ne doivent pas profiter indéfiniment de la solidarité sans faire les preuves de leur bonne volonté. Selon Robert Castel, il s’agit de faire une distinction entre le « bon pauvre « ayant la volonté de travailler et de s’insérer dans la société ou ne pouvant pas le faire pour des raisons liées à sa situation personnelle et le « mauvais pauvre » vivant aux crochets de la société sans vouloir faire aucun effort[3]. C’est dans cette optique qu’Emmanuel Macron a décidé d’augmenter l’allocation adulte handicapé et le minimum vieillesse et dans le même temps de durcir les sanctions à l’égard des chômeurs qui n’auraient pas suffisamment prouvé qu’ils cherchaient réellement un emploi.
De plus, l’État est en déficit et accroît d’année en année le montant de sa dette auprès de ses créanciers. Pour les hommes politiques, économistes ou autres influenceurs médiatiques, il s’agit par cynisme et mauvaise foi de faire porter le chapeau aux plus fragiles en les culpabilisant de faire augmenter la dépense publique sans pour autant remettre en cause le libre marché, la finance ou l’évasion fiscale. Afin de justifier les dépenses sociales envers les plus pauvres, il faudrait ainsi mieux contrôler et sélectionner les méritants mais aussi plafonner les aides afin qu’ils soient inférieurs à ceux du travail. Par conséquent, l’IFRAP, lobby d’obédience néolibérale, propose la fusion des minimas sociaux en une allocation sociale unique (ASU) dans la seule optique de réduire les coûts budgétaires et non de lutter efficacement contre la pauvreté[4]. Cette course à la réduction des dépenses publiques est d’autant plus tragique pour les pauvres qu’ils sont les premiers impactés par la fermeture des services publics ou la baisse des subventions envers les associations renforçant ainsi leur désaffiliation et leur isolement.
Le néolibéralisme n’a pas seulement renforcé la mise à l’écart des plus pauvres, il a également dissous les valeurs collectives et rompu le contrat social au profit d’une société composée d’individus hyper-narcissiques et consuméristes à outrance. La preuve en est avec l’émergence des réseaux sociaux : Facebook, Snapchat et autres Whats App où le moi-je et les selfies frôlent la névrose obsessionnelle. Dans un monde narcissique, il n’y a pas de place pour l’autre d’autant plus que chaque individu est perçu comme un potentiel concurrent[5]. Les solidarités sont remises en question et le repli sur soi est enviable voire souhaitable.
« Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». La phrase, même si elle est sortie de son contexte, résume à elle-seule le mépris de classe affiché par le président de la République envers les plus pauvres[6]. S’ils n’ont pas réussi, alors ils ne sont rien. Lorsque l’on s’intéresse au mot « rien », sa définition nous renvoie soit au néant, soit à peu de chose, soit à quelque chose. S'ils ne sont que peu de chose, nos compatriotes précaires qui n’ont pas eu la chance de grandir dans un milieu social aisé et de réussir professionnellement sont-ils pour autant des citoyens de seconde zone ? La pauvrophobie a encore de longs jours devant elle puisque le quinquennat d’Emmanuel Macron s’attaque particulièrement aux plus précaires : durcissement des contrôles vis à vis des chômeurs, diminution des aides au logement, allongement de la durée de rétention pour les déboutés du droit d’asile, liquidation des services publics au profit du privé…
Pourtant, une autre politique est possible car au lieu de déclarer la guerre aux pauvres, la guerre à la pauvreté pourrait être proclamée comme l’avait fait en 1964 le président américain Lyndon Johnson . Voici quelques solutions susceptibles de diminuer la pauvreté[7] :
Il en va de notre pacte républicain reposant sur les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité de combattre les préjugés dont sont victimes les personnes les plus précaires. On ne peut indéfiniment accepter que d’autres citoyens déjà fragilisés par leur situation soient sans arrêt montrés du doigt dans les médias ou les réseaux sociaux. Il y a « urgence » à redéfinir un nouveau contrat social autour de politiques économiques et sociales plus inclusives permettant à chacun de trouver sa place dans la société.
Nicolas Maxime
[1] ATD Quart Monde, En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté, Éditions de l’Atelier, 2016.
[2] Éric Maurin, La Peur du déclassement. Une sociologie des récessions, Seuil, 2009.
[3] Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Fayard, 1995.
[4] Fondation iFRAP, Une allocation sociale unique : simulez votre prestation, 24 mars 2016.
[5] Christopher Lasch, La Culture du narcissisme. La vie américaine à un âge de déclin des espérances, Climats, 2000 (éd. originale : 1979).
[6] Emmanuel Macron, déclaration lors de l’inauguration de la Station F, Paris, 29 juin 2017 : « Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien. »
[7] Lyndon B. Johnson, « Annual Message to the Congress on the State of the Union », 8 janvier 1964. Dans ce discours, le président américain annonce le lancement d’une « unconditional war on poverty » (« guerre sans condition contre la pauvreté ») visant à réduire la pauvreté aux États-Unis par des programmes sociaux, éducatifs et économiques.
[8] Loi n° 2016-231 du 29 février 2016 d’expérimentation territoriale visant à résorber le chômage de longue durée.