Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
À la suite de l’annonce du ministre de l’économie de réduire les aides sociales, cet article vise à faire réfléchir sur ce que sous-tend cette politique : une vision idéologique unilatérale.
Interviewé le dimanche 20 mai dans l’émission « Grand Rendez-vous » sur Europe 1-CNews, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a affirmé que le gouvernement envisageait un rabotage des aides sociales en cas de baisse du chômage. Cette annonce fait suite à une note interne du ministre intitulée « Transformer les prestations sociales »[1]. Inutile de dire que le contenu est explosif. Parmi les pistes évoquées : conditionner l’octroi de minima sociaux à la recherche active d’emploi, modifier les règles d'éligibilité des aides, prendre en compte le patrimoine dans le calcul de la prestation ou encore ne plus indexer les minimas sociaux sur l’inflation. Les aides en ligne de mire sont les allocations personnalisées au logement (APL), l’allocation personnalisée d’autonomie (APA), les bourses sur critères sociaux, l’allocation adulte handicapé (AAH)... Pour cette dernière, la préconisation de réduire le « stock » de bénéficiaires a fait polémique sur internet. L’utilisation du mot de stock pour désigner les bénéficiaires adultes handicapés comme de vulgaires marchandises démontre comme la logique comptable l’a emporté sur l’humain.
Les conséquences d’une telle politique en plus d’être néfastes sur les populations les plus fragiles de la population auront également l’effet d’un coup de ciseau porté aux classes moyennes. Prenons l’exemple de Danielle, 85 ans. Elle bénéficie de l’APA avec un degré d’autonomie relevant du GIR 3. Si une réforme venait à voir le jour en prenant en compte le patrimoine de la personne, Danielle dont le logement a une valeur de 200 000 euros et qu’elle a acquis à la sueur de son front, pourrait-elle encore percevoir l’APA ? Probablement pas et dans ce cas, ce sont les enfants qui devront prendre en charge financièrement sa dépendance.
D’autant plus qu’une telle politique de réduction des aides sociales se fera au détriment des collectivités locales et des associations qui vont devoir mettre en œuvre des prestations facultatives afin de pallier la baisse des revenus des plus démunis.
Doit-on faire payer aux plus précaires la réduction des dépenses publiques ? Une telle politique a déjà été mise en œuvre dans les pays anglo-saxons lors de la révolution conservatrice menée successivement dans les années 80 et 90 par Thatcher puis Blair en Grande-Bretagne et Reagan puis Clinton aux Etats-Unis et à moindre mesure entre 2003 et 2005 en Allemagne sous le mandat de Gerhard Schröder par l’intermédiaire des lois Hartz[2]. Des séries de mesures néolibérales sous l’influence des économistes Friedrich Hayek et Milton Friedman ont été entreprises[3] : libéralisation du marché du travail, durcissement du contrôle des chômeurs, privatisation de certains services publics, baisse des impôts pour les plus riches, réduction des prestations sociales dans le poids de la dépense publique… Si l’on prend l’exemple des Etats-Unis, les administrations Reagan et Bush avaient déclaré la guerre au Welfare State (Etat Providence) en plaçant au centre de ses attaques la Welfare Queen. Il s’agissait d’une caricature discriminante de l’afro-américaine, mère isolée, sans emploi, souffrant de pathologies (obésité, addictions), vivant au crochet de la société par l’intermédiaire de l’aide sociale[4]. La femme noire est désignée comme la coupable idéale d’autant plus qu’elle serait responsable de son exclusion. Cela amène, en 1996, le président Clinton, pourtant issu du parti démocrate, à transformer l’ancienne allocation introduite par Roosevelt en 1935, l’AFDC (Aid for Families with Dependant Children) en une nouvelle prestation plus restrictive, la TANF (Tempory Assistance for Families). C’est la mise en place du workfare qui prévoit que les bénéficiaires doivent travailler en échange de leur allocation[5]. Les résultats de ces politiques ne se sont pas fait attendre : les inégalités sociales ont explosé, la pauvreté a augmenté, les services publics se sont fortement dégradés et la précarité salariale s’est accentuée. Est-ce cela la société dont rêve Bruno Le Maire ?
Bien entendu, on vous répondra que l'individualisme forcené, la finance, la mondialisation sauvage et le libre-échange sont les seules voies possibles à un avenir meilleur et radieux et que tout autre gouvernement qui choisirait un autre modèle court à sa perte. Au pire, on vous désignera comme un potentiel bolchévique qui souhaite voir son pays tomber dans la dictature. C’est le « There is no alternative » de Margaret Thatcher qui continue d’être la rhétorique de tous les gouvernants depuis une quarantaine d’années de Merkel à Juncker en passant par Macron[6].
Ce discours corrélé avec celui de la dette publique n’est rien d’autre qu’un discours idéologique culpabilisant visant à remettre en cause notre contrat social afin de faire payer moins d’impôts aux plus riches et de légitimer la soumission de l’État à la finance mondiale. Surtout que l’argument prônant la diminution des dépenses sociales afin de réduire la dette est irrecevable. Sous Ronald Reagan, les déficits publics se sont creusés au profit des dépenses militaires et la dette publique est passée de 997 milliards à 2602 milliards de dollars en l’espace de deux mandats. Quand le néolibéralisme rime avec inféodation aux marchés financiers…[7]
La diminution des dépenses sociales au nom d’obsession de la dette publique produit une société à deux vitesses avec sa cohorte de laissés-pour-compte, de chômeurs et de travailleurs pauvres. Un tel système nous mène droit dans le mur. Comme l’a montré le sociologue Émile Durkheim, nous risquons de nous exposer à une anomie sociale[8], c’est à dire que l'affaiblissement des règles imposées par la société aux individus a pour conséquence d'augmenter l'insatisfaction et la « démoralisation » de l'individu, cela se traduit par la montée des extrémismes et des populismes de tous genres. Et c’est là que se pose la question suivante : « Quelle société voulons-nous à l’avenir ? ». Tant pis, les plus pauvres paieront !
Nicolas Maxime
[1] Le Monde, Les pistes explosives de Bercy pour réduire les aides sociales, 18 mai 2018.
[2] Les réformes Hartz, mises en place sous le chancelier allemand Gerhard Schröder entre 2003 et 2005 dans le cadre de l’Agenda 2010, ont profondément transformé l’assurance chômage et le marché du travail en Allemagne, en introduisant une logique d’activation et en restructurant les indemnités et les aides sociales.
[3] Friedrich A. Hayek, La Route de la servitude, Presses universitaires de France, 1946 (éd. originale : 1944) ; Milton Friedman, Capitalisme et liberté, Robert Laffont, 1971 (éd. originale : 1962).
[4] Anne Chemin, Assistanat : la « reine des allocs » est américaine, Le Monde – Idées, 26 octobre 2017.
[5] Loïc Wacquant, Quand le président Clinton “réforme” la pauvreté, Le Monde Diplomatique, 1996.
[6] Discours lors de la Conférence du Parti Conservateur, Brighton, 10 octobre 1980. C’est ici qu’elle martèle sa conviction qu’il n’existe aucune alternative au libéralisme économique (« There is no alternative »), slogan qui deviendra l'acronyme TINA.
[7] U.S. Department of the Treasury, Historical Debt Outstanding, données sur l’évolution de la dette publique fédérale américaine : la dette passe d’environ 997 milliards de dollars en janvier 1981 à plus de 2 600 milliards de dollars en janvier 1989, à la fin des deux mandats de Ronald Reagan.
[8] Émile Durkheim, Le Suicide. Étude de sociologie, Félix Alcan, 1897.