Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Il faut voir le dernier film de Christopher Nolan, L'Odyssée[1]. Au-delà de sa mise en scène sublime et de son jeu d'acteurs incroyable, le film est une véritable allégorie de notre monde occidental. Il reflète parfaitement notre époque à travers celle du fameux cheval de bois, d'une ruse permettant aux Grecs de s'emparer d'une citadelle jugée imprenable, qui finit par tomber en une nuit. Mais si l'on regarde attentivement le récit d'Homère, la vraie tragédie commence juste après. En détruisant la Cité par le sacrilège et le massacre, ces Grecs n'ont pas simplement vaincu l'Orient mais ils ont semé chez eux les graines de leur propre déchéance.
Car l'Odyssée nous enseigne une leçon qui dépasse largement la chute de Troie : les grandes puissances ne disparaissent pas uniquement sous les coups de leurs adversaires. Elles s'affaiblissent d'abord lorsqu'elles ne voient plus leurs propres fractures, lorsqu'elles cherchent des ennemis extérieurs pour occulter leurs démons intérieurs, et lorsque la victoire elle-même devient le début d'une forme d'aveuglement.
Il se passe exactement la même chose aujourd'hui. Ces dernières années, les États-Unis et leurs alliés européens n'ont cessé de multiplier les opérations militaires dans les pays du Moyen-Orient ou d'Afrique afin de démontrer leur supériorité morale. La guerre contre l'Iran n'est qu'une nouvelle étape de cette politique néoconservatrice mais également une tentative de détourner l'attention d'autres enjeux, notamment de dissimuler la fracture interne qui traverse la société américaine. En effet, l'Amérique est aujourd'hui au bord d'une forme de guerre civile : des opérations de l'ICE à l'assassinat de Charlie Kirk en passant par la mort de George Floyd, les tensions ne cessent d'augmenter au sein de la population et les oppositions partisanes paraissent irréconciliables. Quant à l'Union européenne, elle reste impuissante, semble complètement dépassée par les événements et incapable d'imposer sa propre voix diplomatique. Un pays comme l'Iran, fort d'une mémoire millénaire, regarde ces agitations avec la patience de ceux qui savent une chose fondamentale : les puissances finissent toujours par s'épuiser à vouloir dominer les autres.
Car l'Odyssée montre que la chute ne reste jamais cantonnée aux cités vaincues. À Ithaque, le pouvoir s'effondre de l'intérieur : le palais est envahi par les prétendants qui veulent s'emparer du royaume, pillent les ressources et ruinent la société. À Sparte et Mycènes, la victoire n'apporte aucune paix, seulement la trahison et le sang, à l'image d'Agamemnon, assassiné dès son retour chez lui par sa propre épouse.
À force de vouloir trouver des boucs émissaires extérieurs pour dissimuler nos propres faiblesses, nous ne faisons que masquer notre propre décomposition intérieure. On désigne des ennemis lointains pour éviter de regarder en face le déclin de notre propre civilisation.
Quand Ulysse revient enfin chez lui, il rentre caché sous les traits d'un vieillard. Il ne retrouve pas la patrie qu'il avait quittée, mais un royaume dévasté de l'intérieur, qu'il ne saura purger que dans une ultime vague de violence. Mais à la fin, ce que l'Odyssée nous rappelle, c'est la tragique espérance de l’Histoire : lorsqu’une civilisation s’effondre, une autre finit par émerger. Rien ne disparaît tout à fait, tout se transforme et renaît sous une autre forme.
Nicolas Maxime
[1] Christopher Nolan, L’Odyssée, Universal Pictures / Syncopy, 2026